Mohammed Arkoun au Quotidien LIBERTE: « De l’islam asservi à l’islam libéré »

 

Mohammed Arkoun au Quotidien LIBERTE: Mohammed Arkoun, un penseur algérien, philosophe et historien de l’islam, est professeur d’études islamiques. Il s’est intéressé à la pensée islamique et officie à la Sorbonne (Paris-III) « islamologie appliquée ».

Né en 1928 à Taourit-Mimoune, un village des Ath Yenni en Haute Kabylie, région natale des anthropologues Mouloud Mammeri et Ali Sayad et du préhistorien Slimane Hachi, le professeur Arkoun est agrégé de langue et littérature arabes, détenteur d’un doctorat de philosophie et est à la tête de la chaire d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne.

Il est partisan du modernisme et l’humanisme islamique. Parmi ses ouvrages : La Pensée arabe (Paris, 1975), Lectures du Coran (Paris, 1982), Penser l’islam aujourd’hui (Alger, 1993), The Unthought in Contemporary Islamic Thought (Londres, 2002).

Une biographie succincte de Mohamed Arkoun est accessible ICI.

Ce professeur émérite vient d’accorder un entretien au Quotidien LIBERTE, ce jeudi 10 décembre 2009. L’intégralité de l’interview est accessible ICI.

Voici un extrait :

Comment êtes-vous venu à la philosophie ? Au choix de l’islamologie ?

Je ne suis pas un professionnel de la philosophie, je préfère me définir comme un chercheur-penseur, sachant qu’il y a de grands et féconds chercheurs qui s’en tiennent à l’accumulation de connaissances érudites, des savants froids, distants par rapport aux significations, aux retentissements et aux conséquences que ces connaissances peuvent produire sur le présent et le futur des sociétés.

Le chercheur-penseur ne cesse de s’interroger sur la stratégie cognitive d’intervention dans la société et la sphère de connaissance où se déploie la recherche. Ainsi se sont imposées à moi la réflexion et l’interrogation philosophiques dans la discipline que j’appelle l’histoire de la pensée islamique. Je suis le premier à avoir introduit à la Sorbonne une chaire nommée Histoire de la pensée islamique. Mon exemple n’a été guère suivi ni en France ni ailleurs avec, bien sûr, les méthodologies et l’épistémologie historique spécifiques à cette discipline.

Car on parle souvent de pensée islamique tout en ignorant ses tâches, ses programmes, ses stratégies cognitives d’intervention dans le domaine complexe et vaste des études islamiques. Il y a des chaires de philosophie, de théologie, de droit musulman, d’études coraniques, etc., mais pas d’une pensée qui englobe toutes ces disciplines très liées les unes aux autres jusqu’au XIIIe siècle dans les trois religions monothéistes. C’est à partir des XVe-XVIe siècles que s’imposent en Europe chrétienne des lignes de partage entre les disciplines philosophiques et scientifiques, et la théologie qui perd progressivement son statut de discipline souveraine durant le Moyen-Âge. La pensée islamique a connu l’évolution inverse : la philosophie et ses liens avec la science ont été éliminés progressivement après la mort d’Ibn Rushd (1198) ; la théologie elle-même s’est trouvée affaiblie, et la raison s’est éloignée de l’investigation scientifique proprement dite jusqu’à nos jours.

C’est pourquoi j’ai ouvert le vaste champ de recherche sur la Critique de la raison islamique (voir l’édition récente en arabe de mon Naqd al-‘aql al-islâmî).

Cette critique implique l’appel à la philosophie, mais elle part de l’histoire des vicissitudes, de la place et de la sociologie des usages de la Raison dans toutes les disciplines cognitives.

Les fameux séminaires de la pensée islamique, organisés à grands frais par le ministère des Affaires religieuses en Algérie entre 1969-1991, sont devenus une véritable institution officielle. Je les ai suivis assidûment pendant 18 ans.

C’est là que j’ai ressenti la nécessité scientifique de créer une nouvelle discipline que j’ai appelée islamologie appliquée. Il s’agit pour le chercheur de prendre en charge tous les usages que les États, les partis politiques et les divers groupes sociaux enfermés dans leurs mémoires collectives respectives, font concurremment des mots valises comme islam, État, société, politique, vérité, loi divine, etc.

Ces usages ignorent totalement les enseignements, les interrogations, les apports incontournables des sciences de l’homme et de la société concernant les tensions permanentes entre religion, société et politique : ce que j’appelle les trois D en arabe : dîn, dunyâ, dawla. J’ai beaucoup écrit sur ces trois D, mais les discours dominants de l’islam officiel face au discours fondamentaliste éliminent sociologiquement les œuvres scientifiques et critiques sur ces sujets brûlants. Ainsi, bien que mes travaux traitent directement de l’exemple algérien, c’est en Algérie que mes publications sont le moins diffusées, le moins lues et, là où elles le sont, le moins comprises. Parfait exemple de censure généralisée de la pensée critique appliquée à l’intelligibilité des forces profondes de la société réelle par opposition à la société aliénée dans ses représentations mythoidéologiques.

La politique de l’escamotage des cadres sociaux de la connaissance qui soutiendraient les œuvres de la pensée critique a favorisé en Algérie et ailleurs dans le monde musulman le règne sans partage de ce que j’ai appelé depuis longtemps l’ignorance institutionnalisée. Je viens d’employer des concepts qu’on trouve rarement dans les manuels scolaires et que le discours fondamentaliste courant ignore et veut continuer d’ignorer.

Cette coupure entre le discours des sciences sociales et celui des religions en général porte préjudice à tout ce qui touche à la construction d’un espace citoyen pacifique dans les sociétés où l’instance religieuse exerce son contrôle sur tous les domaines sensibles de la production historique des sociétés : politique, culture, connaissances scientifiques, vie artistique, exercice de la pensée critique libre. Cela touche particulièrement les systèmes éducatifs, la formation des maîtres, la liberté de penser, la créativité littéraire et artistique, l’écriture de l’histoire et de l’anthropohistoire.



2 commentaires

  1. aghilas-kosseila 18 septembre

    azul fellawen,
    Ce grand islamologue de l’humanite. curieusement connu dans le monde entier sauf dans son pays. nul n’est prophete chez soi.qu’il trouve nos sinceres tristes condoleances a sa famille la ou elle se trouve.qu’il se repose en paix AKDIFK RABI TALWITH.a ANFA cette terre cherie comme le JERJER OU djurdjura qui vous a vu naitre… nos remerciements vont a nos cousins marocains qui ont tout fait pour que vous soyez enterre sur ce sol beni…de ibn batouta.. et de joucef ibn tachfine…ibn tumert.sincerement vous etes un IBN-KALDOUN des temps modernes…meme ce pays qui est l’algerie pour l’instant. indigne pour ces vrais enfants… mais digne pour les charlatans qui font abrutir nos peuples.ce contraire de ceux-la vous etes comme les ait-saden (eclaireurs) vous guidez nos pas. dans le droit chemin…bientot vous aurez votre nom sur les frontons de nos institutions…fleurit dans nos rues…et vous petits enfants apprendront votre philosophe…votre humanisme..votre islam qui est le notre herite de nos ancentres limpide comme l’eau de lalla khadidja d’fri…ou de sidi ahrazm…pour nous vous etes pas mort. vous etes toujours parmi nous…encore cette terre…son peuple, ces montagnes,cs plaines,ces grands deserts ces oiseaux, ces arbres prient pour vous.. vous pleurent… vous serez dans nos coeurs a jamais….qui est mieux que vous plusieures sepultures dignes de nos aguellidt … paris… casablanca…en algerie et partout dans le reste du monde.on priera pour vous la priere de l’absent avec avec des bougies allumees…comme notre bougie a allume les coeurs des autres …n’est ce pas LE GRAND WAGHLISSI…qui a guide les pas d’ibn-khaldoun…et beaucoup d’autres…dans le savoir…l’humanite… l’hislam modele.. avec diversite et tolerance…!!!azul fellak…akeyi athelli, amine,tanmirth ar timlillith.

  2. Abdenour 18 septembre

    Azul fellak !

    Je vous remercie vivement pour votre message et pour les éclaircissement que vous apportez à propos de Mohamed Arkoun, ce grand homme qui vient de nous quitter.

    Avec vous, je formule le souhait qu’il soit un jour connu et reconnu dans ce pays natal et à travers tous les pays là où son message donnera des raisons pour le dialogue et le rapprochement entre les hommes, les cultures et les croyances.

    Mon amitié.

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