Kabylie: la subversion islamiste toujours aussi sanglante

La subversion islamiste armée ne connait aucun répit en Kabylie. En l’espace d’une semaine, la région a connu trois attentats meurtriers ciblant les forces de l’ordre.

Ainsi, selon le site d’information en-ligne, Tout sur l’Algérie, « au moins six terroristes ont été tués dans une embuscade des forces de sécurité en fin de semaine dans la région de Yakouren à l’est de Tizi Ouzou, a-t-on appris samedi de source sécuritaire. Des armes ont été récupérées à l’issue de cette opération qui a été menée grâce à des informations parvenues aux militaires faisant état de la présence d’un groupe islamiste armé dans la forêt de Yakouren, selon la même source. » (Lire l’article en entier sur le site de TSA ici).

Notons que cette actions des forces de survient après un attentat meurtrier ayant ciblé un campement militaire dans cette même région boisée. Selon le même site d’information, « le campement militaire de Tagma dans la commune de Yakouren, à une soixantaine de kilomètres à l’est de Tizi-Ouzou, a été ciblé, jeudi 28 octobre vers 17 heures, par une attaque terroriste, a-t-on appris de sources sécuritaires. Au moins deux militaires ont été tués et plusieurs autres blessés dans cette attaque, selon nos sources. » (Lire cet article intégralement sur le site de TSA ici).

Pour sa part, le Quotidien El Watanannonce dans son édition de ce dimanche 31 octobre 2010 qu’ » une bombe de fabrication artisanale a explosé, vendredi 29 octobre 2010 vers 19h, sur les hauteurs de la commune d’Ahnif, à 50 kilomètres à l’est de Bouira, blessant plus ou moins grièvement trois militaires. Selon une source sécuritaire, un officier de l’ANP a marché sur l’engin explosif. La bombe a été placée sur le bord d’une route montagneuse.

L’explosion a été si forte que l’officier a été amputé de sa jambe. Les soldats blessés ont été évacués par un hélicoptère vers l’hôpital de Ain Naâdja à Alger. Leurs jours ne sont pas en danger. Une vaste opération de ratissage a été enclenchée dans les maquis des deux communes d’Ahnif et d’El Adjiba. » (Lire l’article sur le site d’El Watan ici).



Le mouvement d’Avril 1980 : trente ans après

Cette contribution de M. Arab Aknine, un des principaux animateurs des événements du printemps berbère d’avril 1980, a été publié par le quotidien Le Soir d’Algérie. Vous pouvez la retrouver sur le site de ce même journal ici: Le mouvement d’Avril 1980 : trente ans après

Par Arab Aknine

1. Le Centre universitaire de Tizi-Ouzou après deux ans d’existence
A la rentrée universitaire 1979-1980, le Centre universitaire de Tizi-Ouzou (Cuto) était à sa troisième année d’existence et comptait déjà près de deux mille étudiants. Le Cuto était composé de trois campus qui accueillaient les deux mille étudiants.

Le site de Oued-Aïssi qui abrite le siège du rectorat du Cuto et l’Institut des sciences exactes en plus d’une résidence universitaire de garçons, le site de M’douha transformé pour la circonstance en résidence de filles et le campus de Hasnaoua, encore en chantier, inauguré en partie pour abriter les structures des instituts de biologie, de droit, de sciences économiques, de lettres arabes et une résidence universitaire. Les deux mille étudiants du Centre universitaire de Tizi-Ouzou provenaient pour l’essentiel des wilayas de Tizi-Ouzou, Béjaïa et de Bouira. Durant les deux premières années de son existence, le Cuto s’est déjà distingué par deux grèves et des actions de protestation d’étudiants. A sa première année d’ouverture (1977-1978), les autorités de wilaya(1) avaient interdit le gala du chanteur Aït Menguellet, invité par les comités estudiantins d’animation culturelle et artistique. Aucune raison, pour motiver ce refus, n’a été avancée par l’administration. L’année suivante, à l’occasion du 19 Mai, Journée nationale de l’étudiant, c’est la représentation théâtrale de la pièce de Kateb Yacine La guerre de 2000 ans, interprétée par la troupe des étudiants, qui fera les frais de l’interdiction sous le motif, cette fois clairement assumé, de : «Thème ne concordant pas avec la journée. » On a également enregistré durant cette année des actes mystérieux de mise à sac de deux salles de prière (M’douha et Oued-Aïssi) par des inconnus.

2. La dynamique autonome : pour une représentation légitime
Même si les relents d’une atmosphère lourde sont largement perceptibles dans les milieux universitaires, rien ne pouvait tout de même présager la tournure de ce qui allait être le mouvement d’Avril 1980. Nous voilà subitement en face d’une situation politique inédite qui va surprendre même les groupes politiques qui activaient clandestinement. La campagne d’inscriptions dans les rues de Tizi-Ouzou et les distributions de tracts du FFS dénonçant la dictature et réclamant les libertés pour les Algériens n’avaient pas suscité d’intérêt à la mesure de ce qui allait s’enclencher brutalement. Nous sommes à la deuxième semaine du mois d’octobre 1979, la grogne commençait à se faire sentir autour des conditions de vie des étudiants dans les campus universitaires. Un groupe d’étudiants des sciences exactes prend l’initiative de convoquer une assemblée générale pour débattre de ces conditions. C’est de nuit, en faisant le porte-à-porte, que les étudiants furent invités à la réunion en dépit de l’omniprésence des éléments structurés dans l’UNJA moribonde. Nous étions loin de soupçonner qu’on venait alors d’inaugurer un processus qui allait évoluer vers un événement qui marquera la vie politique de l’Algérie. Très vite, le bouillon de débats va se structurer et s’axer sur une revendication de contestation de la légitimité des représentations des comités d’étudiants sous la bannière de l’UNJA, organisation de masse du FLN. Une grève qui durera près d’un mois (du 17 octobre au 13 novembre 1979) fut déclenchée par les étudiants. La décision de cette grève fut prise par vote en assemblée générale qui désigna également un groupe dénommé «la délégation » pour représenter ces derniers auprès des structures de l’administration. La grève se prolonge et installe la crise dans la durée pour se corser davantage. Des manœuvres sournoises seront entreprises par des éléments de l’UNJA pour briser la grève et démobiliser le mouvement. En vain. C’est au tour du FLN de mobiliser pour la circonstance ses militants extra-universitaires par cars et d’envahir les campus universitaires, brassards aux bras, pour contraindre les étudiants à reprendre les cours. L’irruption des militants du FLN à l’intérieur de l’enceinte de l’université offrait un spectacle inédit et stupéfiant. Les contacts et les discussions directs qui s’engagent dans le calme entre les étudiants et ces militants en faction nous révélèrent l’ignorance totale de ceux-ci des raisons de leur présence au milieu des étudiants. Le soir, ils repartirent sans heurts et dans le calme. La grève se prolonge. Même avec la détermination certaine qui était manifeste dans la masse des étudiants, l’atmosphère commençait à peser lourdement sur le moral. Les analyses que nous faisions nous dictaient l’impératif de rester vigilants et d’agir avec doigté et sans répit pour assurer un souffle continu au mouvement et maintenir le niveau de mobilisation. C’était l’unique voie à même de nous mettre à l’abri des contre-coups d’une éventuelle situation de reflux. Un bras de fer s’engage entre les autorités locales et le mouvement de contestation des étudiants représenté par «la délégation ». Les autorités locales choisissent la stratégie de pourrissement et espéraient une désaffection et le reflux du mouvement. Une action énergique de solidarité du corps enseignant algérien avec le mouvement de contestation coupa l’herbe sous les pieds aux partisans de la logique du pourrissement. «La délégation» s’imposa comme représentant incontournable du mouvement des étudiants et renvoie définitivement à la marge les structures de l’UNJA. La grève prend ainsi fin le 13 novembre 1979 et consacre la légitimité de «la délégation». Le terrain est définitivement libéré à l’action et aux activités de «la délégation». Au mois de janvier 1980, tous les campus avaient fêté avec éclat, de façon libre et autonome, la journée de Yennayer. Des représentations théâtrales et des galas artistiques avaient été organisés dans les trois campus durant la nuit du 12 janvier 1980. Je ne puis manquer de rendre hommage à la mémoire de feu Ouahioune Djaffar, étudiant en sciences exactes, et de rappeler son dynamisme qui était pour l’essentiel dans la réussite de ces festivités. Le FLN cesse définitivement d’exercer la tutelle, par l’entremise de l’UNJA, sur les structures estudiantines. Les deux premiers mois de l’année 1980 seront vécus comme période de répit et d’observation. La surveillance policière autour des campus universitaires s’est accrue et s’est renforcée même de nuit. Des informations qui nous parvenaient à la cantonade faisaient état de discussions dans les rangs du FLN pour la création de milices de surveillance pour parer aux distributions nocturnes de tracts.

3. L’université autonome ou la conscience en mouvement
Ce sont les maisons d’édition françaises qui publient l’écrivain Mouloud Mammeri. Si ses œuvres romanesques et théâtrales en langue française sont disponibles dans les librairies en Algérie, ce n’est pas du tout le cas pour les œuvres portant sur la langue berbère. La Sned, société publique d’édition et de diffusion, n’a distribué que quelques exemplaires de cellesci. Le livre consacré au poète Si Mohand ou Mhand ( Isefra de Si Mohand ou Mhand, éd. Maspero 1969) et La grammaire berbère ( Tajerrumt n TmaziÁt, éd. François Maspero 1976). Au début de l’année 1980, M. Mammeri publie, toujours chez Maspero, Les poèmes kabyles anciens. Le journal français Libération rend compte de la publication de ce livre consacré à la poésie kabyle ancienne. En Algérie, pas même un entrefilet d’annonce n’a été réservé à celle-ci par les journaux de l’époque. Dans les milieux universitaires, rares sont ceux qui étaient au fait de cette publication. Mais, ce sont les poèmes anciens qui vont mettre le feu aux poudres, titrera quelques semaines plus tard un journal français. Deux enseignants de l’université, Ramdane Achab et Hend Sadi, étaient en contact avec l’écrivain Mouloud Mammeri qui rentrait de France après la parution de son livre. Ils nous font part au campus de Oued-Aïssi de la possibilité d’inviter l’écrivain pour une conférence sur son dernier livre consacré à la poésie kabyle ancienne. La nouvelle a été accueillie favorablement dans les comités d’étudiants. Il restait à confirmer et fixer la date. Les deux enseignants sont chargés pour cela auprès de Mouloud Mammeri. Quelque temps plus tard, arrive la confirmation et la date du lundi 10 mars 1980 à quatorze heures au campus de Hasnaoua fut retenue pour cette conférence. A quelques jours seulement de cette date, les comités de cités placardent des affichages muraux pour annoncer l’information aux étudiants. Il était difficile de croire qu’une conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne pouvait déranger en haut lieu de hiérarchie. Tant pis pour ceux qui affectionnent et privilégient la logique de contrôle policier au détriment de l’autonomie et des libertés. Des manœuvres dilatoires et des agissements occultes seront mis en branle durant la nuit du 9 au 10 mars. Un appel téléphonique mystérieux se faisant passer pour le recteur du centre universitaire annonce à M. Mammeri l’annulation de la conférence. Ces manœuvres qui ont suscité beaucoup d’inquiétudes sont restées dans le secret total parce que cela risquait de provoquer un effet de démobilisation. Plus tard, le nom du directeur du Cous (Nour Merabtene) a été évoqué comme l’auteur probable de ce coup de fil. Pouvait-il agir seul ? Pas si sûr !

4. Conférence interdite : le sursaut de dignité
Avant de se rendre à Tizi- Ouzou durant la matinée du lundi 10 mars, M. Mammeri avait pris le soin de confirmer les choses par téléphone auprès de M. Arab, recteur du Cuto. Ce dernier avait démenti le report ou l’annulation de la conférence et s’est déclaré étranger à cet appel téléphonique. Pour les étudiants, cette matinée du 10 mars se présentait au rythme du train de vie ordinaire. Habituellement, les après-midi des journées du lundi étaient libres de toute activité pédagogique pour être consacrées à l’animation culturelle ; le plus souvent au cinéclub de la Maison de la culture. Mais pour ce lundi 10 mars 1980, les bus du transport universitaire commençaient à converger massivement vers le campus de Hasnaoua à partir de treize heures. Il y avait foule dans la cour du campus et beaucoup parmi les présents étaient des extra-universitaires, informés sans doute de la tenue de la conférence et venus y assister. Quand arrive l’heure prévue pour la tenue de la conférence, M. Mammeri n’était toujours pas là. La foule commençait à s’impatienter au fur et à mesure que le temps passait. Un sentiment d’indignation générale se lisait sur les visages même si aucune information n’avait été donnée par les organisateurs, qui euxmêmes ignoraient tout. Une heure passe. Il est quinze heures et les organisateurs n’avaient toujours aucune information sur ce qui est advenu du conférencier. Une demi-heure plus tard, Tari Aziz, étudiant en sciences exactes, prend la parole pour inviter la foule présente à se disperser dans le calme et rester attentive en attendant des informations. La foule se disperse calmement mais non sans grande consternation. Que s’est-il passé au juste ? M. Mammeri en compagnie de Salem Chaker a été interpellé par un barrage de police à la hauteur de Draâ-Ben-Khedda puis conduit au cabinet du wali. Après avoir été retenu pendant longtemps au siège de la Wilaya, on lui annonça que sa conférence était annulée et qu’il était indésirable à Tizi-Ouzou, qu’il doit quitter impérativement. Blessés, affectés dans notre dignité, nous étions loin d’imaginer une forme quelconque de réaction à cet attentat à la dignité tant l’émotion du sentiment d’injustice pesait si fortement sur nos esprits. Il y avait comme un sentiment général éprouvé de dépossession. Mais la détermination et la volonté à rétablir l’éthique piétinée à l’université étaient totales et lisibles chez tous les étudiants. Il ne restait que les formes à définir. Après le dîner, les étudiants du campus de Oued-Aïssi improvisent une assemblée générale. Quelque temps après avoir fait le porte-à-porte des pavillons de résidence, l’amphithéâtre des sciences exactes était déjà bondé de monde. Une heure à peine avait suffi à l’assemblée pour prendre des décisions et arrêter des actions : manifestation pour le lendemain dans les rues de la ville pour dénoncer l’interdiction de la conférence. Constitution de plusieurs groupes de volontaires désignés pour informer tôt le matin du mardi 11 mars les étudiants du campus de Hasnaoua de ces décisions. Confectionner dans la nuit des banderoles avec les slogans retenus. Préparer les conditions matérielles de l’assemblée générale de toute l’université à 9h au restaurant universitaire de Hasnaoua. Canaliser et orienter les étudiants et les étudiantes à la salle de réunion. En un tour de main, les choses étaient totalement ficelées. Quatre draps d’étudiants seront sacrifiés dans la foulée pour faire office de banderoles peintes au gros marqueur. Quand arrive minuit, le groupe se disperse pour quitter la chambre de Aziz Tari du pavillon E avec toutes les tâches accomplies. Les quatre banderoles avaient tout le temps de sécher au petit matin.
- La culture berbère n’est elle pas algérienne ?
- Wali, CNP conférence de M.Mammeri interdite.
- Non à la répression culturelle.
- Oui pour une culture populaire algérienne.
Au matin du mardi 11 mars 1980, quand arrivent à Hasnaoua les étudiants de Oued-Aïssi à bord de bus pleins à craquer, les groupes désignés étaient à pied d’œuvre et avaient déjà accompli l’essentiel des tâches assignées d’information et de mobilisation. La salle de restaurant était bondée d’étudiants attentifs et prêts à toute consigne qui pouvait être donnée. Les véhicules de la police rôdaient ostensiblement autour de l’université avec leurs gyrophares en action pour nous intimider. En l’espace d’une heure à peine, toutes les décisions furent soumises de nouveau à l’assemblée générale de l’université et approuvées par la majorité des étudiants. Et vers dix heures trente, une marche de plusieurs centaines d’étudiants accompagnés de quelques enseignants universitaires s’ébranle vers la ville scandant des slogans de dénonciation de l’interdiction de la conférence. La ville s’est vite mise en arrêt d’activité, le trafic de véhicules et les agents de police disparaissent de la circulation. Quand arrive le cortège à hauteur de l’hôpital, les trottoirs étaient noirs de badauds. Beaucoup se joignaient au cortège. Deux tours des rues de la ville, une halte devant la Wilaya et une autre devant le lycée polyvalent, une minute de silence devant le monument aux morts du centre-ville et la marche s’achève au campus de Hasnaoua en compagnie de beaucoup de ceux qui s’étaient joints au cortège. Les youyous des femmes lancés des balcons de la ville résonnaient encore dans nos oreilles et gonflaient l’orgueil de la foule qui s’est dispersée calmement avec les remerciements des étudiants et le sentiment du devoir accompli.

5. La dynamique d’automobilisation
Le 12 mars 1980, une lettre ouverte adressée au président de la République fut rédigée en assemblée générale. Elle ne parviendra à la présidence que le 15 mars, quand le groupe d’étudiants chargés de la remettre fut reçu par le secrétaire général (M. Benhabilès). A leur retour, un compte-rendu a été présenté devant l’assemblée générale des étudiants qui s’est tenue au campus de Hasnaoua. La lettre ouverte retraçait les étapes et les interdits dont étaient victimes les activités organisées par les comités autonomes des étudiants du Cuto. Dans sa conclusion, elle réaffirmait la nécessité de rétablir les droits de la culture berbère et garantir les libertés démocratiques au sein de l’université. Le 13 mars 1980 au matin, les citoyens découvrent les murs de la ville recouverts d’inscriptions du FFS qui dénoncent l’injustice et appellent à la démocratie. Les autorités mobilisent une armée de peintres qui les couvrent précipitamment. A partir du 16 mars 1980, des manifestations sporadiques de jeunes éclatent dans toutes les villes et villages. Et pour la première fois, certains titres de la presse étrangère rendent compte de ces manifestations. Le lendemain, Daniel Junqua, correspondant du journal Le Monde à Alger, s’était déplacé à Tizi-Ouzou et fut reçu à l’université par les étudiants et les enseignants. Le 17 mars 1980, le chanteur Ferhat est invité par les étudiants pour un gala au campus de Hasnaoua. About Arezki, laborantin à l’université, prend la parole durant les débats pour évoquer les tracts distribués d’un parti clandestin dénommé FUAA (Front uni de l’Algérie algérienne). Il sera arrêté le lendemain par des agents de la gendarmerie. Le 20 mars, le journal El Moudjahid publie un concentré d’insultes contre Mouloud Mammeri qu’il intitule «Les donneurs de leçons» avec une signature aux initiales K. B. Des informations nous parviennent à l’université faisant état de l’arrestation, à Beni Douala, d’un technicien en électronique (Chemim Mokrane). Tard dans la soirée, feu Benghezli Mohamed Achour, originaire de Beni Doula, nous confirme cette arrestation. La campagne de presse et les arrestations qui se poursuivaient commençaient sérieusement à susciter de l’inquiétude dans le milieu des étudiants. Le 26 mars, l’assemblée générale des étudiants décide de manifester une seconde fois en ville pour dénoncer ces arrestations et les mensonges de la presse. Encore une fois, il a fallu tout le courage et l’énergie de feu Ouahioune Djaffar pour renverser la tendance à la réticence des étudiants, largement gagnés par l’inquiétude. Des informations nous parviennent de la wilaya de Béjaïa avec son lot de manifestations et d’arrestations également. A partir du 2 avril 1980, des rumeurs persistantes faisaient état d’une manifestation à Alger le 7 avril à 10 h à la place du 1er- Mai. Dans la masse des étudiants, il y avait beaucoup de détermination à se rendre en force à cette manifestation. C’est dans l’après-midi du 5 avril que nous parviendra la mise au point de M. Mammeri à l’article du journal El Moudjahid, intitulé «Les donneurs de leçons». Quand les étudiants envahissent massivement le centre de reprographie de Oued-Aïssi pour reproduire la lettre de M. Mammeri, c’est le commissaire divisionnaire de police Naït Abdelaziz qui se rendra sur les lieux dans un style hollywoodien — talkie-walkie en main — pour nous inviter à surseoir à cette diffusion, car toutes les revendications revendications étaient satisfaites. Il sera vertement pris à partie par les étudiants et vidé de l’université. En désespoir de cause, et face à la fougue de notre jeunesse, il ne cessait de nous répéter qu’il avait encore le plomb du colonialisme français dans sa chair et qu’il n’avait pas le temps pour se faire opérer. Plus tard, nous apprendrons que c’est entre le Maroc et le nord de la France qu’il a passé toute la période de la guerre de Libération. Des renforts de police antiémeutes ont été dépêchés dans la wilaya de Tizi-Ouzou. C’est le centre de formation professionnelle de Tadmaït qui est transformé pour la circonstance en caserne d’accueil. Le dimanche 6 avril 1980, la communauté universitaire tient une assemblée générale et décide de participer massivement à la marche de protestation d’Alger. Pour échapper aux barrages de contrôle dressés sur la route Tizi-Ouzou/Alger, des groupes empruntent de nuit l’axe Ouadhias-Tizi Ghenif avec banderoles et tracts. Redoutant une répression et des arrestations massives durant la marche d’Alger, certains enseignants avec des étudiants restés sur place tiennent une réunion informelle dans la soirée et envisagent de constituer un comité de suivi. C’était l’embryon du futur comité anti-répression. Beaucoup de naïveté de notre part. L’inexpérience faisant. Nos méthodes de travail n’étaient pas exemptes de reproches. Le lendemain, une répression violente fut déclenchée contre les manifestants, plusieurs centaines d’arrestations ont été enregistrées en fin de matinée de ce lundi 7 avril 1980 à Alger. Et jusque tard dans la soirée, plusieurs dizaines d’autres étudiants n’avaient pas encore donné signe de vie.

6. Propagande et répression : l’impasse d’une vision utopique
Avec le bilan si lourd de cette situation inattendue, nos camarades restés sur place à Tizi-Ouzou proclament la naissance du comité anti-répression pour dresser le bilan de la marche. Le mardi 8 avril 1980, le comité anti-répression tient sa réunion et installe ses structures composées à parité étudiants-enseignants-travailleurs. Il est structuré en quatre commissions présidées chacune par un enseignant universitaire : la commission coordination-information, la commission relations extérieures officielles, la commission relations extérieures non officielles, la commission animation et vigilance. Une assemblée générale se tient durant la journée et proclame la grève illimitée de l’université avec occupation de locaux jusqu’à la libération des emprisonnés. Une délégation du comité anti-répression est reçue en milieu d’après-midi par le wali qui a tenu des propos rassurants quant à la libération des emprisonnés. C’est au paroxysme du climat de tension que Ramdane Achab va assurer le premier cours libre de langue tamazight au campus de Hasnaoua sous occupation. Un amphi bondé d’étudiants, qui découvraient pour la première fois la transcription latine de la langue amazighe. C’est le défilé devant le manuel de transcription édité par Imedyazen pour le regarder telle une relique de l’histoire. Les jours d’après, Mustapha Benkhemou assurera à son tour à la Faculté centrale d’Alger un autre cours libre. Le lendemain 9 avril, le comité anti-répression rend publique une déclaration qui dénonce la campagne calomnieuse de la presse et les arrestations. Entre-temps, les stagiaires de la formation professionnelle manifestent massivement et rejoignent l’université à la fin de leur marche. Des représentants de la presse étrangère sont reçus à l’université. Dans une mine désappointée, le commissaire divisionnaire Naït Abdelaziz se présente devant le portail de Hasnaoua et demande à des étudiants, sur un air menaçant, que soient vidés les journalistes de la presse étrangère présents dans l’enceinte de l’université. En vain. Le lendemain jeudi 10 avril 1980, le wali (Sidi Saïd Hamid) organise un meeting de soutien à la direction politique du pays. Il a rameuté par bus des paysans de la région de Dellys-Cap Djinet qui emplissent l’artère principale de la ville décorée de drapeaux pour la circonstance sous les caméras de la télévision. Une tension vive était perceptible chez les étudiants dont certains voulaient même saborder la manifestation, quitte à recourir à l’affrontement pendant que le comité anti-répression jouait l’apaisement. Toutes les allées menant vers l’esplanade du meeting étaient bloquées par les forces de l’ordre. En fin d’après-midi, le comité anti-répression tient une conférence de presse en présence de journalistes de la presse étrangère. Il avait expliqué les évolutions et les enjeux qui se développaient autour du mouvement et la dynamique de l’automobilisation sans cesse croissante. Il a réaffirmé le caractère fondamentalement pacifique du mouvement et confirmé les arrestations et le maintien en prison de trois détenus : About Arezki, Chemim Mokrane et Naït Abdellah Mohamed. Durant toute la semaine, des pages entières du journal El Moudjahid sont réservées aux messages de soutien des kasmates du FLN à la direction politique du pays. Des manchettes sont consacrées à la dénonciation des agents de l’impérialisme. La solidarité et les marques de sympathie au mouvement ne cessaient d’être affirmées chaque jour davantage par des citoyens le plus souvent anonymes. Ainsi, les étudiants qui assuraient la vigilance de nuit recevaient régulièrement des offrandes de nourriture, de gâteaux, de café et même de tabac. Des visites incessantes de solidarité et de soutien durant les soirées de personnages publics. Je ne manquerai pas d’évoquer la première visite de la chanteuse Malika Domrane ; à l’époque infirmière à l’hôpital psychiatrique de Oued-Aïssi, qui, dès son entrée, attirera notre attention sur un intrus présent dans les locaux de la commission information, comme une taupe des services. En effet, H. M., fils du muphti de la mosquée, accompagnera le 20 avril au matin, avec un certain M. Khellaf des renseignements généraux, les brigades opérationnelles de la sécurité militaire pour reconnaître les têtes à sceller. Le premier nommé sera promu à de hautes fonctions dans l’administration de l’Etat. Il exerce aujourd’hui des responsabilités administratives dans les alentours d’Alger. Le personnel de l’hôpital tient une assemblée générale pour décréter sa solidarité avec le mouvement et affiche des banderoles sur son mur d’enceinte. La Sonelec, la Sonitex, la SNLB, les étudiants de l’ITE font de même et affirment leur solidarité au mouvement avec des arrêts d’activités observés successivement.

7. L’étau resserré et l’assaut de l’université
Le lendemain 11 avril 1980 au matin, tous les accès à l’université sont bouclés par les forces de l’ordre. L’accès sera désormais exclusivement réservé aux étudiants sur présentation de cartes, les autres sont systématiquement refoulés. Le 12 avril 1980, le groupe de travail composé d’enseignants et d’étudiants chargé de mettre au point un programme de revendications a finalisé son travail pour être présenté aux autorités. L’information pour une grève générale le 16 avril 1980, qui n’était jusque-là qu’au stade de la rumeur, commençait à trouver écho favorable chez la population. Dans la soirée du 13 avril, un tract signé comité de soutien aux étudiants et travailleurs en grève appelle les Algériens à se mettre en grève générale. Des centaines d’ouvriers des chantiers universitaires de l’Ecotec rentrant le soir chez eux, dans toutes les directions, avec chacun une liasse de tracts de l’appel à la grève et la consigne de les placarder dans tous les cafés des villages. Le 14 avril, le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdelhak Brerhi, se rend à l’université. Il arrive en compagnie de Djamal Labidi (conseiller du ministre), Hachemi Cherif (dirigeant syndical FTEC), les autorités civiles locales dont Sidi Saïd Hamid et le chef du secteur militaire de Tizi-Ouzou pour assister à l’assemblée générale.
En fin démagogue, M. Brerhi se lance dans une diatribe de menaces à peine voilées mêlées à une logomachie prolixe de «patriardise» pour dénoncer les harkis et les réactionnaires. Un étudiant bizarre va se livrer au jeu de la dénonciation des opposants qui manipulent de l’étranger que Brerhi félicitera d’ailleurs et applaudira chaudement du haut de son piédestal. Cependant, un incident sera enregistré en fin de journée. Mouloud Khellill et Idir Reddad seront arrêtés lors d’un contrôle de barrage de gendarmerie à la sortie ouest de Tizi-Ouzou. Ils étaient en possession de tracts appelant à la grève qu’ils acheminaient sur Draâ-Ben-Khedda. Le 16 avril 1980 au matin, Tizi-Ouzou était ville morte. Vers 10 heures, des informations nous parvenaient de toutes les villes environnantes confirmant le suivi massif de la grève. Des processions de gens sans discontinuité se dirigeaient vers le campus de Hasnaoua, où il y avait déjà foule. Surpris par cette situation inattendue que nous contemplions de l’intérieur de l’université; nous redoutions des actes de provocation qui pourraient facilement dégénérer. Mais l’intervention de Ramdane Achab à travers le haut-parleur de la commission information appelant la foule à la responsabilité dans un kabyle châtié, digne des amusnaw de jadis décrits par Mouloud Mammeri, a vite rasséréné les esprits et ramené le calme. C’était suffisant pour comprendre que la jeunesse venait de trouver pour la première fois en l’université un centre d’orientation qu’elle cherchait. Le soir, une réunion regroupant les représentants des différents sites : hôpital, Sonelec, université, etc. Sur proposition des délégués des médecins de l’hôpital, l’idée de création d’une structure de coordination du mouvement sera alors entérinée. Le comité de coordination populaire venait de naître avec son siège fixé à l’hôpital. Le 17 avril 1980, une assemblée générale s’est tenue à Hasnaoua. A l’ordre du jour, la réponse au télex reçu la veille du ministre de l’Enseignement supérieur, nous invitant à reprendre les cours avant le samedi 19 avril, délai de rigueur. Le soir, la télévision diffuse un discours de Chadli qui s’en prenait vertement à la population de Tizi-Ouzou. Le montage n’était pas sans incidence sur le moral des étudiants. Les enseignants décident de rédiger un texte d’appel aux intellectuels. Avec l’assaut donné à l’université durant la nuit du 19 au 20 avril, la diffusion de ce texte reproduit n’a jamais pu être assurée. Le 19 avril 1980, curieuse visite à la veille de l’assaut de l’université ! Abdelkrim Djâad du journal Algérie Actualité, en compagnie de Sid Ahmed Agoumi, directeur de la Maison de la culture de Tizi-Ouzou, rend visite à l’université. Le jeudi suivant, l’hebdomadaire Algérie Actualité consacrera un long article aux thèses de la main étrangère dans le mouvement. Durant l’après-midi, les tensions dans le mouvement déjà persistantes depuis plusieurs jours se compliquent. Des clivages, avec des dessous idéologiques, entre enseignants, étudiants et travailleurs, déjà latents depuis longtemps, commençaient à s’affirmer subitement dans les réunions de travail. Des échanges de propos à la limite de la correction seront entendus. Toutes les tentatives initiées par certains enseignants pour désamorcer ces tensions ont été vaines. Vers 20 h déjà, les gens étaient usés par la cadence des réunions et le manque de sommeil. Tard dans la nuit, on se sépare avec la perspective de reprendre le travail le lendemain matin. A l’aube du 20 avril 1980, vers 4 h du matin, tous les campus profondément plongés dans le sommeil avaient été investis manu militari par des commandos et des chiens d’attaque. Des centaines d’arrestations et de blessés évacués à l’hôpital, qui a également été investi tôt le matin pour procéder aux arrestations de médecins et infirmiers recherchés, seront enregistrés. Vers 10 h, quand la brume qui enveloppait la ville disparaîtra sous l’ensoleillement, la population découvre avec stupéfaction le spectacle des étudiants massacrés à l’intérieur de l’enceinte de l’université. Réaction immédiate, on érige des barricades et on déclenche des émeutes. Plusieurs jours durant, les jeunes et la population en général se sont mobilisés qui par cars, qui par camions qui à pied de tous les villages et villes environnants pour converger vers Tizi-Ouzou. Toute la Kabylie se mobilise dans un immense élan de protestation contre la violence de l’Etat faite à des étudiants à mains nues. La ville de Tizi- Ouzou va rester bouclée plusieurs jours durant. A partir du jeudi 24 avril, les affrontements entre forces de l’ordre et la population vont baisser d’intensité. Les rares rescapés encore en liberté vont rétablir petit à petit les contacts entre eux et reconstituer des groupes pour se retrouver à Alger autour de la Fac centrale qui était en ébullition. Des dizaines d’étudiants de la Fac centrale étaient toujours en état d’arrestation. Un comité de solidarité a été mis sur pied pour collecter les informations. C’est ainsi que l’information faisant état de trente-deux morts qui circulait avait été démentie. Pour donner la preuve d’une situation maîtrisée et de calme revenu à Tizi-Ouzou, la télévision diffuse au JT de 20 heures du vendredi 25 avril des images de Tizi-Ouziens jouant aux dominos. Le jeudi 15 mai 1980, le journal de 20 heures annonce subitement la réouverture du centre universitaire de Tizi-Ouzou pour le samedi 17 mai. Un communiqué du ministère de l’Enseignement supérieur lu à la télévision appelle les étudiants à reprendre les cours. Beaucoup de personnes arrêtées depuis le 20 avril seront relâchées et réapparaîtront durant cette journée du 15 mai 1980. Le samedi 17 mai 1980, en dernière page du journal El Moudjahid, on publie la liste de 24 personnes à déférer devant la cour de Sûreté de l’Etat pour leur responsabilité dans ce qui était appelé les événements de Tizi-Ouzou. Le dimanche 18 mai 1980, une grève générale est déclenchée spontanément en réaction à la décision de traduction des 24 personnes devant la cour de Sûreté de l’Etat. Très peu d’étudiants se présenteront en cette matinée du 18 mai au centre universitaire de Tizi-Ouzou. Le lundi 19 mai 1980, les traumatismes, les séquelles de blessures et de fractures étaient encore visibles chez beaucoup du peu d’étudiants présents à l’université. Il était difficile d’imaginer une reprise normale des cours dans une telle situation. Un comité de solidarité, mixte enseignants, étudiants et travailleurs, avec les détenus et leurs familles sera quand même mis sur pied. Il initiera une quête d’argent pour venir en aide aux familles des détenus, des recueils de signatures d’une pétition pour la libération des emprisonnés, la constitution de collectif d’avocats pour la défense et organisation de cortèges de visites pour les prisonniers à la prison de Berrouaghia. Le climat de suspicion était tel qu’il était impossible pour nous d’œuvrer à une reprise pédagogique normale pendant que beaucoup de nos amis étaient encore en prison. Deux camarades étudiants toujours sous le choc psychologique seront hospitalisés à l’hôpital psychiatrique de Oued-Aïssi pendant plusieurs semaines.

8. Le dénouement
Une assemblée générale se tient dans des conditions extrêmement difficiles et décide de reprendre les cours pour assurer l’ouverture de l’université. L’université rouverte constituait tout de même un point de rencontre important pour œuvrer à la libération de nos camarades. Elle nous a permis de rester en contact avec les journalistes, les familles et proches des détenus, d’organiser la solidarité, etc. Les contacts seront rétablis avec des étudiants de l’Université d’Alger, les autorités locales, les avocats, le ministère de l’Enseignement supérieur. Pour faire en sorte que les étudiants restent sur place dans les campus universitaires, la troupe théâtrale de Sidi-Bellabès de Kateb Yacine et le chanteur Ferhat M’henni, lui aussi parmi les libérés du 15 mai, vont assurer quelques soirées d’animation à Hasnaoua. Cette situation, qui durera ainsi jusqu’à la mi-juin, nous a permis de panser les blessures psychologiques, maintenir la mobilisation et rétablir la confiance et l’assurance des familles et proches des détenus qui œuvraient en solidarité avec nous à leur libération. Le 31 mai 1980, Abdelhaq Brerhi est reçu à l’université en compagnie du responsable du Snesup, des autorités locales et du recteur. Rien de spécial n’avait été apporté dans cette assemblée, sinon de justifier l’objet de sa présence par son désir d’écouter pour transmettre les préoccupations des universitaires à la direction politique du pays. A mesure que les choses évoluaient, la confiance s’installait de plus en plus en nous quant à la libération de nos camarades détenus. Nous serons d’autant plus soulagés à chaque visite qu’on leur rendait en prison. Le 16 juin 1980, je les voyais dans un moral au top, se permettant même de raconter des blagues à travers le parloir. Le signe de dénouement, tant attendu, nous ne le percevrons que le 24 juin 1980 au soir au campus de Hasnaoua, quand une consigne transmise de la réunion du congrès du FLN par le biais du cabinet du wali nous demandait de surseoir à la quête d’argent. La mise en liberté de nos camarades détenus est confirmée le lendemain dans la soirée. Le jeudi 26 juin 1980, un cortège sera organisé sur Berouaghia pour les accueillir à leur sortie. Trente ans après, que peuton retenir du mouvement d’Avril 1980 ? Une grande débauche d’énergie. La langue tamazight reste plus que jamais dans sa situation de menace de disparition.
A. A.
(1) A cette période, M. C. Kherroubi était wali de la wilaya et Sidi Saïd Hamid, commissaire national du FLN.
Bibliographie
- Tafsut Imazighen, revue de presse. Ed Imedyazen Paris 1980.
- Chronologie des événements de Kabylie
- mars 1980. Rachid Chaker. Ed. ronéotée Tafsut.
- Archives personnelles



L’identité nationale est un problème du passé, du présent et du futur, selon Me Ali Yahia Abdenour

Je partage partage avec les lecteurs de ce blog, le texte d’une contribution publiée par Me Ali Yahia Abdenour dans le quotidien El Watan datant du 12 octobre 2010. Le texte original est à consulter sur le site d’El Watan ici.

Par Me Ali Yahia Abdenour

Dans une interview accordée à la revue scientifique japonaise, The journal of Sophia Asian Studies, rapportée par votre journal, l’ancien président de la République Chadli Bendjedid a déclaré : «Il n’y a pas d’identité algérienne spécifique à l’Algérie, à part l’identité arabe et musulmane.»

Il rejoint le bureau politique du PPA-MTLD qui a adressé, fin 1948, à l’ONU, un mémorandum où il était écrit : «L’Algérie est une nation arabe et musulmane depuis le VIIe siècle». Le mémorandum demandé par Messali Hadj, qui devait se rendre à l’ONU, refuse de donner à l’existence de l’Algérie une origine plus lointaine que l’occupation arabe qui remonte au VIIe siècle de l’ère chrétienne. Les signes avant-coureurs de cette déclaration, qui n’était pas un incident de parcours, mais une suite logique de la politique suivie par Messali, après ses séjours au Moyen-Orient, particulièrement en Egypte, n’a pas été examinée à la lumière des réalités nationales, mais a intégré mécaniquement un modèle extérieur dicté par Azzam Pacha, secrétaire général de la Ligue arabe, et Chekib Arslan, qui revendiquaient un empire arabe allant de l’océan Pacifique à l’océan Atlantique. Cette falsification de l’histoire a déclenché la crise dite «berbériste» de 1949 qui est en réalité une crise contre les Berbères, une crise identitaire qui a privé les Algériens de leur algérianité. Toute volonté ou force, visant à intégrer et à assimiler les Berbères à une identité importée, à éliminer leur culture et leur langue, à les réduire à une minorité, déclenche la résistance.

Chadli Bendjedid a le droit d’exprimer son choix, sa conception de l’identité nationale, qui n’est pas celle des spécialistes les plus chevronnés ni celle des amateurs éclairés. L’identité d’une nation, c’est ce qui fonde une âme, une philosophie, une culture, un vivre ensemble.  Le président de la République, secrétaire général du FLN, parti unique, parfois parti-Etat donc colonisateur, souvent parti-godillots, un parti colonisé.

Chadli Bendjedid s’est entouré, le 20 avril 1980, d’une carapace féroce pour éliminer les militants qu’il n’a pu ni intégrer ni assimiler à l’arabisme. Il a appliqué une répression collective, en allant plus loin que le fabuliste qui disait : «Si ce n’est pas toi, c’est donc ton frère.» Il a dit : «Si c’est ton frère, c’est toi aussi.» Le 20 avril 1980 a été le retour à la source du peuple algérien et la revanche des racines.» Chadli Bendjedid a déclaré, en 1983, au Congrès du FLN : «Au Maghreb, tout musulman est arabe.» Je suis musulman, avait-il dit, donc je suis Arabe. Où a-t-il conduit l’Algérie, car ce qui guide peut égarer. Une blessure qui s’est cicatrisée et qui s’ouvre à nouveau fait plus de mal que la première fois. Les plaies les plus graves sont celles qui atteignent la personne humaine dans sa dignité. Pour Chadli Bendjedid, qui regarde l’amazighité comme si elle lui était extérieure, les Amazighs doivent abandonner leur culture et leur langue profondément enracinées dans le peuple, s’intégrer à l’arabité, devenir Arabe. L’affirmation de l’arabité ne peut aller de pair avec l’exclusion de l’amazighité. Les Amazighs ne peuvent ni renier leurs ancêtres, ni rougir de leurs parents, ni avoir honte d’eux-mêmes. C’est une erreur historique, une faute politique qu’il est urgent de réparer, une épine enfoncée dans le corps qu’il est salutaire d’extraire. Il faut siffler à temps la faute et faire en sorte qu’elle ne puisse se perpétuer. Le pire n’est pas toujours certain, disait Calderon, encore faut-il se mettre en condition de l’éviter.

Chadli Bendjedid a suivi le courant assimilationniste qui a programmé la disparition des Amazighs au sein de l’arabité, oubliant que la décadence de Rome a relevé de son impuissance à assimiler les Berbères. Une langue maternelle ne s’élimine pas, pas plus que le peuple qui la parle, car elle n’est pas seulement un mode de communication privilégié, mais, plus important encore, elle est un creuset où s’élaborent la façon de raisonner, la manière particulière d’être, de vivre, de manifester et de créer. La nation algérienne n’est pas à créer, elle existe depuis des millénaires.

L’Algérie est algérienne et ne peut devenir une colonie culturelle et linguistique du Moyen-Orient, de l’Egypte en particulier, où le concept de l’Etat est fragile et où la politique s’apparente au clientélisme, à la tribu et au religieux. L’Islam est tolérant, ouvert, n’obéit pas au nationalisme des Etats ou des peuples qui l’adoptent ou le propagent, car il est universel et ne peut être limité à une appartenance ethnique ou linguistique.

L’Algérie est un vieux peuple qui n’a pas changé d’ethnie avec l’arrivée de l’Islam. Il n’y a en Algérie que des Berbères berbérophones et des Berbères arabophones appelés Arabes. On ne peut pas dire le peuple arabe d’Algérie, ou l’Algérie arabe, mais le peuple algérien tout court. Il faut appeler ce pays par son nom l’Algérie, sans suffixe ni préfixe, et tous ses habitants par le leur, Algériens et fiers de l’être. On naît Algérien, mais on le devient aussi.

Le parti Baâth syrien, qui est en rupture avec son frère irakien, a retenu que tous ceux qui parlent la langue arabe sont des Arabes. De par le monde, un musulman sur cinq est arabe, et tous les Arabes ne sont pas musulmans. Les Baâthistes algériens et assimilés considèrent les Algériens francophones non seulement comme des Français mais intégrés au parti de la France, (hizb frança). Etre Algérien c’est aimer l’Algérie, patrie vivante et vibrante en chacun de nous, c’est assumer ses racines, car les renier ou les oublier, c’est trahir. Tout peuple qui n’a pas perdu ses racines garde son identité. Le peuple algérien, comme une rivière fidèle à sa source, suit son cours, s’élargit, grossit, s’enrichit de nouveaux affluents qu’elle intègre et fait siens. Les apports nouveaux ont joué dans le sens d’un enrichissement malgré les heurts de l’histoire.

L’histoire se met au service de la politique

Avant de restituer l’histoire aux historiens comme le recommande Mohammed Harbi, il faut la revisiter, car elle est faite du flux et du reflux des cultures. Il faut porter un regard sur l’histoire de la Numidie qui est devenue l’Algérie, comme la Gaule est devenue la France. Il est difficile d’interroger le passé, et surtout de bien l’interroger. Pour Jean Claude Vatin : «Des confédérations tribales élargies donnèrent naissance à de véritables royaumes plus de deux siècles avant l’ère chrétienne. La dynastie Massyle, dont Massinissa, Jugurtha et Juba II furent sans doute les plus brillants représentants, fonda un empire la Numidie, ancêtre lointain de l’Algérie actuelle.» La Numidie, qui dessine à l’avance l’espace où l’Algérie allait grandir, possédait les trois éléments requis pour constituer un Etat, à savoir : un territoire délimité, une population regroupée, des structures administratives. Elle a été une terre d’invasions et de conquêtes, à cause de sa situation géographique. L’Algérie est occupée par les Phéniciens, puis les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Turcs et les Français. Sous l’ère ottomane, après la chute de Grenade, l’Espagne s’empara de Mers El Kebir, puis d’Oran en 1509. Les deux royaumes berbères furent unifiés un temps par Massinissa (203-148 avant l’ère chrétienne), plus tard, par son neveu Jugurtha qui résista à l’empire de Carthage, puis de Rome. Jugurtha est inscrit dans l’histoire et au premier rang. Il apparaît à travers la légende, avec son renom, son prestige, sa stature grandie et démultipliée à travers les siècles, son patriotisme, son style, son expérience, sa capacité à faire face aux dures épreuves, comme le visionnaire politique qui s’est identifié à cette terre rebelle à toute occupation, dont il fut un de ses plus illustres fils. Comment expliquer un pouvoir porté à son apogée, dans une nation unie, à une époque où partout ailleurs dans le monde, les nations et les Etats n’existaient pas encore. Le XVIIIe siècle européen a été celui de la nationalité. Il n’est pas inutile de garder en mémoire que le peuple allemand n’a réalisé sa première unification nationale qu’en 1871. Juba 1er, roi de Numidie, et Tacfarinas ont défié l’empereur romain. Vercingétorix, vaincu à Alésia en 52 avant l’ère chrétienne, s’est rendu devant Jules César empereur romain. Juba 1er a lui préféré le suicide à la capitulation et au déshonneur. C’est depuis cette époque que les jeunes Berbères chantent «Anerrez ouala aneknou» (plutôt se casser que de s’incliner.)

L’évêque Donat des Nememchas, père du Donatisme qui a déstabilisé l’Eglise de Rome durant trois siècles jusqu’à l’arrivée des Byzantins, a attiré à son Eglise un mouvement nationaliste révolutionnaire, rassemblement des paysans berbères appelés les Circoncellions qui virent dans cette dissidence religieuse non pas une simple crise religieuse, mais une résistance à l’égard de l’occupation romaine de cinq siècles, liée au refus ancestral de la population berbère d’être dominée par les envahisseurs. Les Berbères, adeptes du Donatisme, ont été exploités, opprimés, humiliés par l’empire romain et par les catholiques à leur tête Saint Augustin qui les qualifia d’hérétiques, de schismatiques, de bandits sans foi. Trois figures de proue, Koceila, Kahina et Youghoumrassène ont résisté aux premières expéditions arabes. Jugurtha et la Kahina étaient le symbole de la lutte multi-millénaire pour la défense de l’indépendance du pays et la sauvegarde de la liberté. La Kahina a assumé avec acharnement sa mission historique à une époque symbolisant courage, audace, héroïsme, clairvoyance, lucidité, dévouement pour la patrie. Elle a été un des plus grands hommes de cette époque. L’absence de sensibilité, pour ne pas dire de compréhension, si ce n’est d’adhésion à l’égard de la Kahina, est un défi à l’histoire, alors qu’elle a mis en exergue un des épisodes les plus glorieux de notre histoire nationale, comme toujours la résistance du peuple algérien à l’envahisseur. La vérité est que la conquête arabe, par les armes et dans le sang, a trouvé en face d’elle comme en face de tous les envahisseurs des Berbères qui ont dignement et au prix de leur vie défendu leur patrie. La conquête arabe n’a été qu’une conquête parmi les autres, qu’une invasion parmi les autres. Pour Ibn Khaldoun : «Les invasions arabes furent violentes et destructrices, comme toutes les conquêtes militaires, avant d’apporter dans plusieurs contrées, paix et sécurité.» Roger Garaudy écrit dans ses promesses de l’Islam : «Les grandes invasions et les grandes dominations furent toujours de grandes régressions.» L’apport arabe n’a pas été important en termes de population, pour modifier l’assise sociale de la population.

Il faut remonter à la source et aux racines du peuple algérien pour ne pas s’égarer dans les mythes et comprendre que ce peuple ne peut être ni intégrable ni assimilable, qu’il a été plusieurs fois occupé, mais jamais conquis, qu’il n’a accepté aucune colonisation et que les colonisateurs ont été colonisés ou rejetés à leur tour.

C’est cette constante détermination du peuple algérien à être artisan à part entière de son destin, qui l’a poussé à lutter contre tous les envahisseurs, des Carthaginois aux Français, malgré les défaites subies, à ne pas abdiquer ni courber l’échine, comme en témoignent ses combats, ses insurrections, ses soulèvements, ses révoltes. Il a réussi à se libérer de toutes les tyrannies, à chasser ses colonisateurs ou à les intégrer pour son enrichissement. Embarek El Mili «défendit avec passion l’indépendance des Berbères, qui se sont emparés partiellement de la langue et des mœurs des différents peuples qui les envahirent, mais seulement après les avoir empreints du caractère berbère». Chaque envahisseur, chaque occupant, simplifie le passé du pays pour justifier sa conquête, et dire qu’avant lui n’existait ni patrie, ni peuple. Chacun a dit à sa manière : avant moi rien n’existait, avec moi tout commence. Le colonialisme français a nié 132,  ans durant, l’existence de la nation et du peuple algériens. «L’Algérie n’a jamais existé en tant que nation-Etat et peuple, n’a pas d’histoire et son nom même est une création française. Le nationalisme algérien n’exprime rien d’autre que le fanatisme religieux». Pour Fanon : «Par une sorte de perversion, le colonialisme s’oriente vers le passé du peuple opprimé, le distord, le défigure, l’anéantit». L’Algérie est colonisée parce qu’elle est colonisable, comme l’avait soutenu Stéphane Gselle, n’est qu’un slogan creux. Dans sa déclaration du 16 septembre 1959, où il a reconnu, au nom de la France, le droit du peuple algérien à l’autodétermination, à disposer librement de son destin, le général de Gaulle a nié l’existence d’une nation et d’un Etat algérien dans le passé et dans le présent, mais a reconnu que la France n’a jamais réussi à pacifier, à plus forte raison, à intégrer et à assimiler l’Algérie. Le parti communiste français (PCF) a longtemps soutenu que la nation algérienne n’existait pas, du fait que les cinq définitions de Staline relatives à la formation de la nation ne s’appliquent pas à son cas. Pour Staline, les cinq critères qui servent à définir une nation sont : l’histoire, la langue, le territoire, l’économie et la communauté spirituelle. Pour Maurice Thorez, secrétaire général du PCF : «La nation algérienne n’a pas existé, mais avait pris corps étant en formation. Il y a une nation algérienne qui se constitue, elle aussi, dans le mélange de 20 races». Le colonialisme, qui a prouvé son total mépris de l’humain en l’asservissant, est l’enfer sur terre. Il a régné par le fer et le sang, a spolié, humilié les Algériens, a fait la promotion du racisme, de la xénophobie et de l’intolérance. La pensée ethniciste et raciale forme l’armature de son idéologie. On ne peut revêtir le colonialisme qui n’est que violence, actes de barbarie, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, du nom de civilisation. Le colonialisme français avait joué les tensions ethniques pour en faire le facteur dominant de la vie politique afin d’empêcher la culture tamazight et arabe, élément de base de la question nationale, de se solidariser. Ce fut un échec total. Les langues tamazight et arabe étaient méprisées par le colonialisme qui les considérait comme des langues d’incultes et incapables de modernisation et d’internationalisation.

Après l’indépendance, la langue arabe s’est trouvée dans la position de langue dominante, méprisant et opprimant tamazight. C’est en examinant le passé qui nous tient et nous guide, que le présent saute aux yeux, du fait que les images se croisent, s’acheminent dans l’espace et dans le temps, font fusionner le formalisme et l’insolite, l’humain, la réflexion et l’action. Il demeure un lieu de mémoire de l’identité nationale. Le passé n’est jamais dépassé, continue d’exister sans cesse sur le point de ressurgir, pour s’ouvrir sur l’avenir. Le présent, on n’en parle pas, on le fait, il est chaud et vivant, mérite d’être approfondi, pourvu qu’on soit attentif à ce qu’il peut donner. Que de cris entendus ou sourds pour la défense de l’amazighité, dont je voudrais me faire l’écho, avec objectivité, impartialité et honnêteté intellectuelle. L’amazighité qui a son sens, son originalité et sa nécessité dégage une grande leçon de philosophie politique:
que dois je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? A l’éternelle question : Qui je suis ? D’où je viens ? Où je vais ? Je réponds sans hésiter : je suis moi, je viens de chez moi, et j’y retourne. Mais qui est moi ?

«J’existe, je pense donc je suis», disait Descartes. Socrate ajoutait : «Connais-toi, toi-même». Le devoir qui est le principe même de la vie sociale ne se fait pas à moitié, mais en entier. La vérité a son caractère tonique, s’exprime avec une simplicité d’où est bannie la langue de bois. L’identité nationale doit être longuement réfléchie, mûrie, concertée, soigneusement préparée, largement expliquée, valorisée. Elle doit être étudiée dans le temps et dans l’espace, en raison des luttes qui l’ont transformée dans le passé et qui doivent l’élargir dans l’avenir. Elle n’est pas à dépasser ou à compléter, mais à reprendre de fond en comble. La prise en considération de l’amazighité dans l’identité nationale sera l’aboutissement du déroulement de l’histoire, qui peut être accéléré ou freiné, selon le degré de conscience et de combativité des Algériens. C’est une cause nationale. Nous sommes un seul peuple. L’identité nationale est le produit de la volonté des Algériens de vivre ensemble, de partager la vie commune.



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