« Quelques leçons du Printemps amazigh 1980″, par Ramdane Hakem

Le Quotidien Le Soir d’Algérie continue à publier régulièrement des contributions d’intellectuels, observateurs et acteurs les plus en vue concernant l’histoire récente de l’Algérie, animant ainsi un débat fort intéressant. Ce mardi 02 novembre 2010, c’est au tour de M. Par Ramdane Hakem (acteur et animateur du mouvement du printemps berbère d’avril 1980) de mettre sur la place publique son récit et le confronter à ceux déjà publiés (*). (Vous pouvez lire cette contribution dans son intégralité sur le site du LSDA ici). Très bonne lecture à tous!

(*): Le texte ci-après est tronqué d’une partie importante où l’auteur traite de considérations socio-politiques et économiques en relation avec le vécu algérien depuis 1962.

Par Ramdane Hakem

« (…) Je ne sais si quelqu’un en a déjà fait le récit, mais pour ce qui me concerne, voici ce qui s’était passé : nous nous sommes séparés à l’aube, entre deux ou trois heures du matin. Dans ma chambre du bâtiment G, réservé aux salariés, il y avait deux camarades, dont Aziz Tari. Je dormais quand la porte s’ouvrit brusquement avec un bruit effroyable. Je me souviens qu’Aziz avait dit «Ramdane, qu’est-ce qui se passe ?» Des hommes encagoulés, en tenue «cosmonaute», se ruaient sur nous. Je reçu un grand coup sur la tête, le sang gicla sur le mur. J’ai vécu le reste des événements comme dans un rêve : je voyais ce qui se passait mais c’était comme si j’en étais spectateur. Je n’avais plus revu Aziz jusqu’à notre première visite à Berrouaghia. Les encagoulés qui attaquaient les chambres et ceux qui se trouvaient dans les couloirs nous contraignaient à sortir du bâtiment, mais d’autres qui se trouvaient à l’entrée nous empêchaient de sortir. Toujours sous les coups, nous fumes rassemblés à l’entrée du bâtiment. Nous nous bousculions pour nous rapprocher du mur et mettre le plus de distance entre nous et les coups qui pleuvaient. À un moment j’ai regardé celui avec qui me bousculait, c’était mon ami Boudjema Houfel. J’ai eu le temps de penser : c’est ridicule tout ça ! À l’extérieur, nous étions encerclés par deux rangées au moins de militaires. Un étudiant a tenté de fuir, un militaire lui lança quelque chose entre les jambes et il tomba. Ils se ruèrent sur lui et le ramenèrent, avec de grands coups, dans le groupe. On nous rassembla sur le talus situé face à la bibliothèque et au rectorat. Il y avait des tas de fumier déposés là avant l’occupation pour une plantation d’arbres en vue d’une visite (finalement reportée) du président Chadli à Tizi-Ouzou. Là, des militaires situés en haut du talus nous tapaient pour nous contraindre à descendre, et d’autres positionnés en bas nous obligeaient à remonter. Nous étions entre 100 et 200 étudiants et salariés. La vague montait puis descendait puis remontait et ainsi de suite. Nous étions, pour beaucoup d’entre nous, couverts de sang, n’avions pas mis de chaussures, une grande partie était torse nu. Au bout d’un temps interminable, toujours sous les coups, on nous fit entrer en rangs par l’arrière dans le bâtiment face à la bibliothèque. Il y avait des «civils», en fait des policiers qui remplissaient un formulaire d’identification pour chacun de nous. L’un d’eux, qu’Arab Aknine dit qu’il s’appellerait Khellaf, désignait effectivement les individus. Trois escogriffes me prirent par le bras et me firent monter l’escalier jusqu’au premier palier. Là, ils se mirent à taper. Je me souviens qu’ils me demandaient tout le temps en arabe : «Qu’a dit Chadli dans son discours ?» A ce jour, je ne sais pas ce qu’a dit Chadli dans son discours. Ils me frappèrent jusqu’à ce que je tombe et m’évanouisse. Ils me donnèrent des coups de pied pour me réveiller puis me firent rejoindre la file qui sortait du bâtiment. Si mes souvenirs sont bons, les policiers qui nous prirent en charge alors ne nous ont plus frappés. Ils nous firent monter dans des bus ramenés pour l’occasion, disant que nous allions être transférés au Sahara, que nous serions fusillés… Nous étions abattus. Les bus démarraient quand le courage nous revint et nous commençâmes à crier des slogans. Remontant la côte qui mène vers le stade et la ville, nous rencontrâmes les femmes de ménage venues comme à l’accoutumée effectuer leur travail. Elles comprirent immédiatement ce qui se passait et se mirent à pousser des youyous pour nous soutenir. Nous fûmes transportés à l’hôpital où nous reçûmes les premiers soins par un personnel compatissant. Ma blessure à la tête fut cousue avec du fil, on me mit un bandage autour de la main, on me donna un cachet d’aspirine… et un lit mobile pour me reposer au milieu du couloir. J’avais une douleur aux côtes qui resta plus d’une année après. Bientôt la population de la ville commença à affluer vers l’hôpital. Après conciliabules, les «décideurs» choisirent de se débarrasser de nous au plus vite, avant que les «émeutiers» n’envahissent l’établissement. Ils nous remirent dans les bus, sans que nous sachions où ils nous emmenaient. En fait, ils nous renvoyaient dans nos villages. Avec les salariés et étudiants du bus où je me trouvais, nous fûmes déposés à Boghni et dûmes rentrer à pied chez nous. Arrivé à Mechtras, je n’avais pas besoin d’expliquer quoi que ce soit aux jeunes et aux moins jeunes. Spontanément, ils venaient à moi m’exprimer leur soutien. Nous formâmes rapidement un groupe qui, à la nuit tombée, s’était retrouvé dans une mansarde abandonnée à une centaine de mètres de chez moi. Nous y avions confectionné des banderoles et préparé la manifestation du lendemain. Ce fut la première manifestation populaire antigouvernementale depuis l’indépendance à Mechtras ; le gardechampêtre Messaoudi, père d’un héros local qui donna du fil à retordre à l’armée coloniale, ôta son chapeau et s’inclina devant le cortège de manifestants. Le lendemain, je reçus la visite d’Ali Zamoum que je ne connaissais que de réputation. Il avait été contacté par Kateb Yacine qui s’inquiétait pour moi. Ce fut le début d’une longue amitié. Avec son aide, je pus reprendre contact avec quelques collègues et amis encore en liberté. Partout ailleurs, l’arrivée des blessés de l’université avait suscité la même indignation qu’à Mechtras. De partout les jeunes commencèrent à affluer vers Tizi-Ouzou. Mais ça, c’est connu de tous. A la réouverture de l’université, j’ai retrouvé notamment Arab Aknine, et nous organisâmes ensemble le formidable mouvement pour la libération des détenus. Durant tous ces moments, la couleur politique des uns et des autres était le dernier de nos soucis. Je ne terminerais pas sans revenir sur une bêtise que j’ai écrite à propos de l’arrestation de Saïd Sadi. De la réponse d’Arab Aknine, je comprends qu’il ne faisait pas partie des militants qui avaient provisoirement échappé à la répression le matin du 20 Avril et s’étaient réfugiés dans les hauteurs de Tiziouzou. J’en prends acte et exprime publiquement mes plates excuses au docteur. »

R. H.



Abane Ramdane: la thèse de son assassinat au Maroc contestée

Au moment où l’Algérie célébrait le 56ème anniversaire du déclenchement de la révolution armée pour l’indépendance nationale, ce 1er novembre 2010, et coïncidant avec l’inauguration en Kabylie d’un musée dédié à Abane Ramdane, figure emblématique de la révolution algérienne pour l’indépendance nationale, une voix « autorisée » vient jeter, à l’est du pays, un immense pavé dans la mare en affirmant que l’artisan du Congrès de la Sommam a été assassiné, non à Tétouan au Maroc mais à Tunis, par ses frères d’armes. Plus encore, il est même affirmé que cette liquidation est motivée, entre autres, par le fait que Abane soit suspecté d’entretenir des rapports d’intelligence avec l’ennemi. Lisons ce qu’en dit la presse quotidienne à ce sujet.

Ainsi, s’agissant de l’inauguration du musée consacré à la vie et à l’œuvre de Abane Ramdane, le Quotidien Liberté note dans son édition de ce mardi 02 novembre 2010 ceci: « Ils étaient des milliers de personnes à emprunter, hier, sous une pluie battante, le chemin escarpé de l’ex-Fort national pour assister à l’inauguration du musée Abane-Ramdane, ce temple de la mémoire érigé en hommage au digne fils d’Azouza, cet homme qui, après avoir trouvé, de sa cellule de prison, le moyen de fournir la ronéo qui a servi à la rédaction de la proclamation du 1er Novembre 1954, a organisé, en véritable architecte et héroïque chef révolutionnaire, le congrès de la Soummam, ce virage historique qui a conduit le pays droit vers l’Indépendance. »

« Ils étaient tous là, officiels, anciens maquisards dont Si L’hafidh Yaha, élus et militants de différentes tendances politiques et simples citoyens, vieux et jeunes, à converger vers Tighilt Ouffela, cette colline qui, du cœur du village d’Azouza, surplombe une bonne partie de la Kabylie, pour prendre part à la grandiose cérémonie organisée par l’APC de Larbâa Nath Irathen en collaboration avec le comité du village d’Azouza. Il était 9h, et la place du village, sur la RN 15, grouillait déjà de monde. Individuellement ou par petits groupes, des invités venaient agrandir les rangs de cette marée humaine qui s’ébranlera en procession vers Tighilt Ouffela, à l’arrivée du wali qui devait inaugurer, quelques minutes plus tard, ce musée issu de la restauration et la conversion de la maison natale d’Abane Ramdane », note le reporter de Liberté.

Celui-ci rapporte ce détail: « À l’intérieur du musée, il devenait de plus en plus difficile de se frayer un chemin pour visiter les six salles qui composent ce monument où la vie de l’unificateur des forces patriotiques nationales, cet homme dont le rôle dans le ralliement de l’Udma, des centralistes et des Ulémas à la cause du FLN révolutionnaire est incontestable, est retracée dans ses moindre détails à l’exception de l’épisode noir de la Révolution algérienne que fut son assassinat le 27 décembre 1957 au Maroc. “Il a été assassiné dans des conditions non encore éclaircies”, est-il encore une fois écrit sur une fiche exposée au musée. » (Lire l’article dans son intégralité sur le site de Liberté ici).

Quant au lieu et circonstance de l’assassinat de Abane Ramdane, le Quotidien Le Soir d’Algérie rapporte dans son édition de ce mardi 02 novembre, que « dans un débat organisé à la Maison de la culture de Mila avec les représentants de la presse, l’écrivain algérien Azzeddine Bounemeur, moudjahid dès l’âge de 14 ans, spécialiste du roman historique et auteur de six romans (tous édités en France) : Les bandits de l’Atlas, Les héros de la nuit, L’Atlas en feu, La pacification, Cette guerre qui ne dit pas son nom et La fin de la guerre d’Algérie, jette un pavé dans la mare en apportant son propre témoignage sur l’assassinat de Abane Ramdane. »

Ainsi, selon cet auteur et « contrairement donc aux affirmations d’Yves Courrière et tout ce qui est admis dans l’opinion publique sur la mort de ce héros de la Révolution, l’auteur de ce témoignage, qui a rejoint la Tunisie le 8 janvier 1958, révèle que le martyr a été étranglé à l’aide d’une corde, dans une villa à Belvédère, dans la périphérie du centre de Tunis ; une villa qui servait de «pied à terre» au groupe Abdelhafid Boussouf, Krim Belkacem, Lakhdar Bentobal, Mohammedi Saïd et autre. Suspecté par ses pairs (toujours selon le témoignage de ce moudjahid) de faire cavalier seul et d’entretenir des relations discrètes avec un homme politique français, du nom de Pierre Pfilmlin, président du conseil, devenu chef de gouvernement sous la 4e République, juste durant 15 jours, du 13 mai 1958 au 28 mai 1958 ; des relations que Boussouf et compagnie considéraient comme étant préjudiciables à la bonne marche de la Révolution, d’où la décision de son exécution. Le corps a été transporté, en costume et lunettes noires, le lendemain par avion, vers le Maroc via Rome, non sans tracas, puisqu’un Pafiste tunisien a découvert le manège, mais il a été menacé par Boussouf de faire intervenir le ministre tunisien de l’Intérieur de l’époque, témoigne Azzeddine Bounemeur, qui soutient que ce n’est que 3 mois plus tard qu’on a annoncé officiellement le «décès» de ce grand homme de la Révolution. Tout ce scénario, du transfert de la dépouille mortelle, de la Tunisie vers le Maroc, a été entrepris pour éviter un éventuel incident politique avec le président tunisien Habib Bourguiba, qui n’aurait pas apprécié qu’un tel acte soit commis sur son territoire. Azzeddine Bounemeur vit paisiblement sur ses terres, du côté de Beni Haroun, dans la wilaya de Mila. » (Lire l’article dans son intégralité sur le site du Le Soir d’Algérie ici)



« Souveraineté nationale et souveraineté populaire », par Mustapha Hammouche

Ce jour, 1er novembre 2010, l’Algérie fête le 56ème anniversaire du déclenchement de la révolution armée pour le recouvrement de l’indépendance nationale. Certains commémorent, d’autres dressent des bilans pendant que le fossé s’élargit entre citoyens et gouvernants. Lisons ce qu’en dit Mustapha Hammouche dans sa chronique sur ce thème. (Retrouvez ce texte sur le site de Liberté ici).

Par Mustapha Hammouche

Aujourd’hui, c’est le 1er Novembre, jour férié et surtout chômé. Les Algériens se retirent pour se consacrer à des préoccupations privées ou se reposer, laissant l’espace public aux officiels pour se consacrer aux activités protocolaires qu’imposent leurs fonctions.

En près d’un demi-siècle d’indépendance, la Révolution reste sacrée, mais la pratique de souveraineté a engendré de nouveaux motifs au sentiment d’arbitraire et d’injustice. De larges pans de la société ont successivement intégré le décalage entre les préoccupations partiales du pouvoir et les intérêts ignorés de la masse. Ce que retient le sens commun comme effet notable de la guerre d’indépendance, est le recouvrement national de la souveraineté, mais une souveraineté immédiatement confisquée par des forces politico-militaires locales. Le peuple est exclu de la gestion de cette souveraineté, mais en sont exclus aussi des secteurs entiers du mouvement national qui ont été vaincus dans le processus putschiste de prise de pouvoir enclenché en pleine guerre.

Les luttes sourdes ou ouvertes qui ont émaillé les premières décennies de l’Indépendance ont arraché la concession du multipartisme, depuis réduit à un rôle formel et à une fonction cosmétique dans un monde où la confiscation musclée du pouvoir n’a plus bonne presse. Justement, parce que les canaux d’expression politique et sociale ont cette existence alibi, les libertés se doivent d’être réprimées avec le plus d’ardeur. Plus qu’auparavant, quand la souveraineté servait aussi d’argument au huis clos de l’arbitraire, toutes les ressources et tout le génie du système sont prioritairement investis dans l’étouffement, si possible silencieux, des contradictions, des opinions et des protestations.

Dans un tel contexte, le 1er Novembre ne peut livrer son véritable message. Le discours officiel le présente comme la fin de l’histoire d’Algérie et résume l’épopée algérienne comme le passage de l’état de colonie à celui de nation indépendante. Interroger l’état actuel de la nation, c’est être suspect de lui préférer l’état antérieur : c’est par ce procédé que la contestation politique est tenue en respect par un système qui a su disqualifier toute autre légitimité que la légitimité révolutionnaire. Pour les plus jeunes, “l’engagement” avec le régime tient lieu de substitut de légitimité révolutionnaire. Même la compétence politique n’est pas concevable comme telle : elle se confond avec la pratique ou la familiarité du pouvoir. La compétence, au sens large, devient un simple apanage de “coopérants techniques”.

Mais depuis le début des années 1990, l’islamisme conquérant, prenant le discours idéologique arabo-baâthiste au mot et profitant du mécontentement général pour monter une armée d’irrédentistes, a obligé le système à concéder une place de choix à la légitimité religieuse. Certes, la république théocratique ne l’a pas encore emporté, mais la république autoritariste n’a pas encore triomphé son nouveau concurrent. Elle survit justement en mettant en jeu l’option républicaine. Et en sacrifiant une fois de plus le destin démocratique de l’Algérie.

C’est cette réalité problématique qui fait que les Algériens ne se sentent pas concernés par ce qui se joue en termes de pouvoir. Et qu’ils regardent les symboles de la révolution comme des acquis en dépôts. En attendant que la souveraineté arrachée au colonialisme leur soit restituée.

 

M. H.



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