Numidia ma blessure (*)

Les livres te disent vieille et décharnée,

toi qui naquis dans le temps de jadis.

Trente siècles de vie, vierge tu es restée

et le soleil irradie encore tes abysse.

 

Sous tes haillons de pauvre orpheline,

tu caches de bien précieux trésors

d’émeraudes, d’argents et d’opalines,

mais ta nuit dure au-delà des aurores.

 

Infidèle à tous tes amants tu es,

donnant le sein à la lie des souverains.

En ton ombre, la colère a fini de couver

et ne porte pas que l’amour en dessein.

 

Qu’as-tu, ma chère, à pleurer comme ça,

sur les cadavres de tes hirondelles ?

Lorsque sous tes cieux sonnera le glas,

qui pourra aimer ton corps de pucelle ?

 

On te dit sans histoire ni aucune racine,

toi qui caresses le désert de ta chevelure.

De tous les tyrans, tu fus la belle concubine,

t’offrant aux eaux sales et aux rives impures.

 

Tu es l’infamie et l’honneur réunis,

noçant à l’heure de ta grandeur déchue.

Tu es, aussi, l’huile, la figue et le pain pétri

que guettent les spectres et les âmes dissolues.

 

J’accoure t’embrasser avant le trépas

pour que tu puisses mourir tranquille.

J’accoure car le sang et le vin te noient

et abreuvent tes terres saintes et dociles.

 

Tu es mon premier et ultime amour

et mon pauvre cœur n’a pas eu le choix.

Je t’aime avec peine mais sans détour

et ton âme ne cesse de hanter ma foi.

 

Je te parle comme si tu étais une femme nubile,

toi la mère de Lilith, Anzar et de tous mes dieux.

Je te décris, aussi, en traits de glaise et d’argile,

toi dont le sein est fait de dunes et rocs précieux.

 

Tu n’es ni l’une ni l’autre, oh Mère!

Et rien de ce délire ne te dépeint.

Tu es le début et la fin de mon mystère

et de ce qui est mal mais, bien, ne sera point.

 

Tu es l’ange violé dans les cieux

ou le diable au pas de la repentance.

Tu es le sacré jardin divin et bleu,

fait de bordels que peuple l’innocence.

 

Oh Mère ! tu es la chair défendue

aux enfant-adultes et aux poètes.

Tous larmoient sans retenue

et désirent étreindre tes tumultes.

 

Je te vois harassée telle une abeille

récoltant la cigüe en nectar de fleur.

Tu fécondes les cauchemars d’éveil

et ton butin mortel sème la terreur.

 

Comme une fée en ébat avec le Mal,

tu finiras par craqueler sous ses dents.

Il te veut sienne ce Mi-dieu mi-animal

pour te faire porter sa graine de serpent.

 

Si j’étais mage, je te bénirais,

puis panserais tes blessures.

Enfin, je soufflerais sur tes plaies

ma salive en semence pure.

 

Je voudrais aussi m’évanouir en toi

et honorer ton corps de mes soupirs.

Je voudrais mourir en râles, mille fois

et voir enfin ta sève jaillir et rejaillir.

 

Aujourd’hui, tu es la forêt mue en jardin

et la patrie des peuples d’ici ou lointains.

Tu es le pays des géants et des crétins.

tu es la terre des déesses et des putains.

 

Chez-toi, le trône est à jamais immuable

et sillons et ravins écrivent ton âge.

Le sort s’acharne sur toi et t’accable

et creuse sur tes rides d’illisibles présages.

 

Oh Mère! je veux te quitter sans retour,

car je ne puis conjurer ton satané destin.

Mais je crains que la nuée de vautours

ne fasse de mes aïeux son tendre festin.

 

Hier, j’ai vu déflorer ton oasis faite de sapin

et la mort faucher des âmes sans armures.

Je la vois, encore, se draper de blanc satin

pour te voiler, Numidia, ma blessure.

 

Alger, le 22 février 2011.

 

(*) : Ce texte est aussi un hommage à deux grands poètes, Kateb Yacine et Tawfik Ben Brik.




Le parloir de l'Impératrice |
mandarines |
actionsplessisbouchard |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | KOI DE 9 ?
| CGT ICTAM de l'OPH 93
| lephotovoltaique