Depuis, les arbres ont des noms (*)

Depuis, les arbres ont des noms (*) 552513_3188045754071_1108693030_a1

En fermant les yeux, surgit dans mon esprit un décor de marécage, des brumes et une atmosphère lourde à la lumière blafarde. Sur chacun des arbres, composant cet espace sinistre, est écrit un nom, griffonné à la hâte sur l’écorce rugueuse et qui saigne sous les coups de canifs.

J’ai beau écarquiller les yeux, je n’arrive à lire ces noms qu’avec douleur et ahanement. Pourtant, ils me sont si familiers. Je le sens et le sais.

Au centre de cet immense désert verdâtre, dont les limites n’arrêtent pas de s’étendre, depuis l’avènement de la nuit des Hyènes, pour submerger et engloutir jeunes et frêles pousses, belles fleurs écarlates et arbres murs, se dresse un immense olivier sur lequel est écrit, à la baïonnette, un nom inaugural : Mohamed BOUDIAF.

Ce fut un jour ensoleillé, un lundi radieux comme le mois de juin sait en offrir à sa fin. L’air était frais, le ciel bleu et dégagé, les brumes matinales finissaient de se délester de la pesanteur de la nuit et s’en allaient gravir les cimes du Djujrdjura. Perdu dans ma rêverie, mon regard dominait les ravinements et plissures des piedmonts à mesure que je m’enfonçais sur le sentier reliant la ville de Larbâa Nath Irthen à mon village près d’Icharidhen.

J’avais seize ans et je venais de passer chez le coiffeur, le photographe et le médecin pour les besoins de ma prochaine inscription en deuxième année secondaire. Il y a près d’une vingtaine d’année. Comme aurait dit Mouloud Feraoun, je m’en souviens comme si c’était hier.

Mon bonheur et ma joie étaient inexpliqués, ce jour-là. J’avançais sur ce serpentin champêtre avec la légèreté du petit nuage blanc qui écumait, sans concurrent, la voûte azurée. Mais …

Arrivé chez-moi, en début d’après-midi et l’esprit encore empli de couleurs et fumant de senteurs féeriques, je découvris ma mère consternée, les yeux rougis par les pleurs, le regard rivé sur la télévision du salon, ne prêtant plus attention à cette voix masculine et chagrinée d’une silhouette qui ressassait l’info du jour : « Le président Mohamed Boudiaf a été assassiné à Annaba … »

Cette annonce déchira, d’un trait, l’ambiance enchantée dans laquelle je baignais jusque-là. Elle me propulsa vers le monde des adultes, celui du chagrin et du crime. Je compris que l’acte d’un individu, qu’il soit porté par la folie furieuse, l’exaltation la plus intense ou le sordide scénario tramé par la traitrise la plus abjecte, est à même d’endeuiller toute une nation et de faucher le rêve collectif de tout un peuple. Des balles furtives mirent fin au lent et laborieux essor d’un pays, le propulsant dans les abîmes.

Entre moi et la réalité s’est dressé, désormais, un voile gris qui altéra la douceur des mélodies, la vivacité des couleurs et la force des convictions. Je me rendis compte que plus rien ne serait comme avant. Le destin, se saisissant de la main de l’homme, venait de greffer sur mon pays un corps étranger, maléfique et mortifère. La souche intruse ne tardera pas à porter ses fruits et faire goûter ses pires fleurs du Mal.

Voilà donc, celui que j’écoutais à la télévision avec fascination et déférence, qui semblait plaire à mes parents car sachant leur parler, eux qui ne comprenaient un traitre mot d’arabe, celui qui jurait redresser le pays et en finir avec le mal, celui qui parlait la langue de la rue, celui qui portait un regard paternel sur son peuple, celui qui parlait aux jeunes sans complexe, celui que mon père présentait comme un libérateur désintéressé, celui en qui j’avais confiance, moi qui n’aimais pas le FIS, la Junte des galonnés et le FLN, cet homme-là au visage d’apôtre, de grand-père est donc mort, assassiné par balles !

On n’avait donc pas respecté son âge, sa sincérité, son parcours. On ne respectait plus les gens âgés, comme le prescrivait l’éducation de nos parents ? On violente et mutile le corps d’un homme sans défense et sans arme alors que l’Ennemi ne l’a pas fait du temps de la Guerre ?

Ces questions s’entrechoquaient dans ma tête et je ne voulais pas croire à mes propres conclusions. Mais, les larmes de maman étaient bien vraies, elles. Ma mère n’avait pas l’habitude de pleurer devant l’écran de télévision, pas devant l’ENTV en tout cas.

Donc, BOUDIAF était bel bien mort. Mon espoir d’adolescent aussi et il m’a fallu du temps pour le comprendre, d’autres larmes de ma mère, d’autres matins bleus sur les chemins de ma Kabylie, d’autres balles et d’autres couteaux, des milliers de corps non respectés et mutilés, des lundis maudits …

Depuis ce jour du 29 juin 1992, la forêt qui se cacha derrière mes yeux clos n’a eu de cesse de s’étendre comme une immense gueule infernale, phagocytant des êtres chers, d’autres anonymes, des fleurs et de jeunes plantes vivaces. Une spirale ravageuse, dont le centre est le rustique olivier portant le nom de Mohamed BOUDIAF, et qui, tournoyant, semait la terreur et l’affliction sur les vertes prairies.

Depuis, mon pays n’en finit pas de donner les noms de ses enfants aux arbres du malheur.

Abdenour BOUHIREB

(*): J’ai soumis ce texte, il y a plus d’une année, à mon amie Nadia Seboussi, dans le cadre de ses travaux universitaires. Qu’elle soit remerciée de me l’avoir inspiré.



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