Langue amazighe, « Que vaut un statut sans mise en œuvre ? » Par Mouloud LOUNAOUCI

Le militant amazigh, homme de culture, universitaire et intellectuel cofondateur du Mouvement culturel berbère, Dr. Mouloud LOUANOUCI, a publié, sur les colonnes du quotidien Liberté, une contribution, à l’occasion de la célébration du 33ème anniversaire du printemps berbère d’avril 1980. Dans son étude, Dr. LOUANOUCI plaide pour l’officialisation du Tamazight non sans omettre de rappeler la genèse de la lutte pour cette cause, les différentes approches en oeuvres ailleurs de par le monde ainsi que l’aménagement de la langue maternelle des populations amazighes. Nous reproduisant, ci-après, le texte intégral de cette contribution qui reste visible sur le site du quotidien Liberté ici.

Langue amazighe,que vaut un statut sans mise en œuvre ?

Par : Dr. Mouloud Lounaouci

Introduction
1949 avec la crise dite berbériste, les années 1960 avec les élèves de Mouloud Mammeri et l’ “académie berbère”, 1975 avec lesdits “poseurs de bombes”, le printemps amazigh de 1980, la création de la Ligue des droits de l’homme et l’Association des enfants de chouhada, les années 1990 avec l’explosion des associations amazighes et les marches imposantes dans la capitales, la grève du cartable en 1994 et les événement de 2001 ont jalonné un parcours épineux faits d’atteintes aux libertés, d’emprisonnements et de crimes d’Etat.
Malgré ce prix fort, le Mouvement culturel berbère n’aura pas abouti aux aspirations des amazighophones qui demeurent citoyens de deuxième collège. A ce jour, leur langue ne bénéficie pas encore du statut de langue officielle, seul à même de rétablir l’équilibre entre le tamazight et l’arabe, et mettre un terme à une injustice qui n’a que trop duré.
En octroyant ce statut au tamazight, le Maroc a fait un saut qualitatif pour avoir compris que l’égalité citoyenne, dont dépend la paix sociale, passe aussi par l’égalité linguistique.

Les statuts de langue nationale et de langue officielle et ses implications

Langue nationale

La  langue  nationale  est  une  langue  naturellement parlée dans la communauté nationale. Celle-ci peut être composée de plusieurs communautés linguistiques. Une bonne gestion linguistique est donc nécessaire à la stabilité et l’équilibre de la nation. Toute oppression ou exclusion d’une langue nationale peut entraîner  le pays dans une aventure qui peut être dramatique. En effet, la langue est l’axe central de l’identité et un instrument de cohésion sociale. Toute communauté linguistique mise au banc de la communauté nationale se recroqueville autour de son identité propre et accentue ainsi l’isolement dans lequel elle a été poussée. Non reconnue en tant que communauté linguistique, cette dernière risque de réagir de façon irréversible en demandant la séparation avec la  communauté dominante politiquement.
On a tendance à penser que tous les vernaculaires sont langues nationales parce que véhiculaires à l’intérieur des frontières d’un pays. La réalité est que ce concept est défini de manière juridique. N’est en fait langue nationale que celle qui est constitutionnellement reconnue par les instances politiques du pays.
Dès lors que ce statut est acquis, l’Etat est censé mettre en œuvre tous les moyens pour développer, moderniser, diffuser et socialiser ladite langue. Pratiquement, dans les Etats centralisés, ce statut n’a qu’une valeur symbolique et tout est fait pour que la langue de la communauté linguistique au pouvoir ne soit pas concurrencée.
L’hégémonie linguistique imposée politiquement par les autorités nationales, loin d’être unificatrice peut, au contraire, être à l’origine de révoltes qui peuvent dériver vers le séparatisme. L’unité d’un peuple doit nécessairement se construire autour de la pluralité.

Langue officielle

Contrairement à la langue nationale, le choix de la langue officielle obéit à une démarche pragmatique. Ainsi peut-on adopter une langue étrangère (le plus souvent le français ou l’anglais en Afrique) pour en faire une langue d’expression et de communication de l’Etat, les langues nationales étant très nombreuses et/ou parce qu’insuffisamment développées pour en faire de véritables outils de travail.
Il arrive souvent qu’à côté d’une langue étrangère (et considérée telle) utilisée simplement comme un instrument de fonctionnement et de gestion de la nation, une langue nationale soit élevée au rang de langue officielle, pour des raisons, le plus souvent, idéologiques. L’autre (ou les autres) n’occupant qu’une position d’infériorité avec toutes les conséquences liées à la diglossie et son corollaire l’idéologie diglossique. Dans ce sens le meilleur exemple est donné par la politique linguistique algérienne.
Dans tous les cas, cette langue (ou ces langues) officielle (s) devient le moyen d’expression de l’Etat à travers ses institutions et ses représentations à l’étranger.  
Pour ces raisons, toutes les autres langues doivent lui être sacrifiées. Bien entendu, tout ce qui est dit n’est valable que dans les pays centralisés (modèle jacobin français) puisque dans la plupart des pays développés de nombreuses langues officielles se côtoient naturellement (Suisse, Belgique, Israël…).
Enfin il existe des pays qui n’ont pas ressenti le besoin d’avoir une langue officielle, laissant au marché linguistique de faire émerger la langue de travail la plus efficace (USA).
On aura compris que dans les cas où elle est explicitement annoncée, la langue officielle devient la seule légitime dans les limites territoriales administrées par l’Etat. Au même titre que l’Etat dont elle est l’expression, cette langue devient omniprésente et omnipotente. Elle est le levier essentiel de la politique et de la religion et donc le levier de la nation. Imposée comme norme, elle devient la propriété quasi exclusive des décideurs qui pérennise ainsi leurs privilèges.
Parce que génératrice de profits, cette langue officielle pénètre insidieusement les populations qui l’adoptent au détriment de leurs idiomes propres. A terme s’opèrent des transformations au niveau des structures mentales, l’idéologie diglossique ayant fait son œuvre. L’aliénation qui en découle amènera les locuteurs de la langue non officielle à devenir, comme le dit si bien M. Lacheraf, des “militants actifs de leur propre aliénation”.
Immanente, elle se veut transcendante et toute langue qui osera lui faire ombre est jugée d’apostasie. Elle sera la seule autorisée à pénétrer pleinement dans les structures de l’enseignement. Par cette langue, le maître se chargera d’éduquer le citoyen dans le sens de la docilité et du respect du pouvoir. Il sera, pour reprendre G.davy “le maître à parler et à penser”.
Progressivement, le discours produit par la langue officielle a force de loi et tout récalcitrant est sanctionné comme tel. Un discours insidieux qui vous dicte vos attitudes dans chaque acte de la vie quotidienne. Tout écart vous condamne à l’excommunication. C’est la force de frappe de la langue officielle.

Le paysage linguistique algérien :
Quatre langues se partagent l’espace nord-africain. La langue française héritée du colonialisme et imposée par l’histoire qui continue de jouir d’un transfert positif auprès des populations qui la perçoivent comme langue de la rationalité et de “grande culture” ; la langue arabe littéraire, principalement écrite, qui est une langue ésotérique imposée politiquement et qui reste confinée dans des domaines particuliers, essentiellement, la religion, l’enseignement et l’administration ;  le Maghribi (dénomination du sociolinguiste Abdou Elimam) qui demeure, du point de vue de la fonction sociale, plein de vitalité à la fois par son nombre de locuteurs et par son rôle de véhicule linguistique, la langue amazighe qui est par excellence la langue autochtone et naturelle, au sens où c’est la première langue d’expression (rares sont les amazighophones qui l’ont apprises à l’âge adulte), qui permet au locuteur amazighophone de s’insérer dans sa communauté linguistique
Bien entendu, une hiérarchie est imposée par l’Etat, l’arabe littéraire occupant la position haute et le tamazight la position basse. Le rapport qui existe entre la langue et le statut social fait que cette  politique linguistique trouve écho y compris chez les locuteurs des langues dominées.
Cette hiérarchie est à l’origine de l’insécurité linguistique des locuteurs qui ne maîtrisent pas les langues écrites et de ceux qui ont honte de leurs langues naturelles parce qu’elles ne sont, à leurs yeux, que des patois non dignes d’intérêt.  Cette attitude est le résultat de l’idéologie diglossique qui fait que la présence de la langue dominée se trouve largement, entamée.
La différence de statut fait que la langue dominante prend de plus en plus d’espace avec à terme la disparition de la langue dominée par phénomène de substitution.
Par un processus dialectique, la glottophagie entraîne une insécurité linguistique, elle-même accélérant la glottophagie pour aboutir à une totale aliénation linguistique (parler la langue dominante, mimer ses intonations devient une moyen de valorisation sociale), et une absence totale de loyauté linguistique.

Une revendication incontournable :  le statut de langue officielle

Nous avons brièvement rappelé l’historique du mouvement pour montrer combien la lutte a été longue et pénible. Nous avons également abordé les questions de paysage linguistique et les relations interlinguistiques pour expliquer l’ostracisme qu’endure toute langue dominée et par conséquence sa communauté de locuteurs.
Nous connaissons aussi le discours combien de fois répété pour s’opposer à l’officialisation, le tamazight n’étant pas une langue suffisamment normalisée.
Or, pour reprendre Luis Aracil, “une véritable normalisation ne saurait se borner aux aspects purement linguistiques… c’est une véritable macrodécision, qui, comme les macrodécisions économiques, tend à orienter le futur d’une communauté…”
Cela suppose donc une volonté politique qui vise à mettre sur un pied d’égalité les deux langues nationales que sont l’arabe et le tamazight.
Le statut de langue officielle est d’ordre principiel. Une fois ce statut acquis constitutionnellement, le temps nécessaire à son développement lui  sera accordé comme ce fut le cas pour la langue arabe. De fait, cette officialité permettra une normalisation linguistique au sens de rendre normale son utilisation dans tous les secteurs de la société, ce qui aboutira à ce que J.-B. Marcellesi appelle “une reconnaissance-naissance”. Une reconnaissance par le pouvoir politique qui permettra, grâce aux moyens de l’Etat de mettre en place les institutions nécessaires, notamment un centre d’aménagement linguistique et de réhabiliter, normativiser, promouvoir, développer, moderniser et diffuser la langue amazighe grâce aux médias et à l’édition.

Enseignée de manière obligatoire sur tout le territoire algérien (enseignement à statut différent selon qu’on se trouve en zone arabophone ou amazighophone), tamazight deviendra une force unificatrice qui rapprocherait les citoyens. La diglossie et son idéologie s’atténueront progressivement avant de s’effacer pour permettre, de nouveau la fierté et la loyauté linguistique nécessaires à l’auto-valorisation.
La désaliénation et le recouvrement identitaire qui s’ensuivront mettront fin au complexe du “minoré”. De nouvelles représentations mentales, plus positives, se construiront et entraîneront de nouvelles attitudes et de nouvelles opinions valorisantes au niveau de tous les nationaux. Chaque citoyen découvrira alors, une langue qui a capacité à véhiculer le savoir au même titre que n’importe quelle autre langue.
L’officialisation permet, également, de partager le pouvoir symbolique et donc de reformer les structures mentales pour proposer un autre regard sur le monde.
L’amazighisation de l’environnement, dès lors possible, permettra une meilleure implantation de la langue et donc une meilleure communication au niveau national et une vraie intégration citoyenne. La pluralité sera vécue sereinement et l’inter-tolérance prendra tout son sens. La cohésion nationale, la pacification de la société permettra, dès lors, d’éviter  toute dérive séparatiste. La fin de la domination d’une langue par une autre mettra fin à la glottophagie et conséquemment aux conflits linguistiques.
Sur le plan linguistique, le statut de langue officielle assure une meilleure prise en charge de son aménagement et accélère l’unification de la langue (même si, dans un premier temps, il faut préconiser une polynomie c’est-à-dire l’enseignement de chaque dialecte).
Du point de vue de son usage social, ce statut  lui permet de s’imposer, au même titre que l’arabe, à tous les citoyens comme langue légitime.
Sur le plan éducatif, l’enseignement sera obligatoire et sera dispensé sur tout le territoire national et à tous les nationaux (en tant que langue seconde dans les régions arabophones).
Sur le plan historique, le statut de langue officielle implique la réécriture de l’histoire qui permet d’avoir un regard sur son passé tel qu’il a été et non tel qu’il est fabriqué avec pour conséquence la construction de mythes fondateurs propres. Une meilleure affirmation de soi nous éviterait, alors, de fonctionner aux marges de l’histoire.
Sur le plan économique l’officialisation de tamazight lui permettra de pénétrer le marché du travail et assurera le  passage du  tamazight langue “langue du cœur” au tamazight,  “langue du pain”. Le fait d’accéder à des dividendes matériels et/ou symboliques est une motivation qui favorisera, naturellement, la transmission inter-générationnelle. Sur le plan politique cette officialisation permettra le partage du pouvoir jusque-là monopolisé par  la langue unique. En mettant fin à la légitimité d’une seule langue, on met fin à la pérennité des acquis de la classe dominante.  Le  pouvoir de suggestion de la seule langue unique n’ayant plus court on prend enfin conscience qu’il y a d’autres choix que ceux imposés par elle.
En recouvrant la parole, les amazighophones deviennent à leur tour des acteurs actifs  dans la société. Des citoyens, au sens plein,  jaloux de leur langue et capables de rendre  irréversibles les acquis et de mettre fin au danger d’extinction.

L’officialisation de la langue est-elle une finalité ?
Ce statut a forcément une incidence pratique. La mise en œuvre de la loi est un processus long et difficile qui doit être précédée d’une longue réflexion. En effet s’entremêlent toujours les questions politiques et idéologiques, les problèmes de hiérarchie et de conflits linguistiques, les lancinantes questions culturelles et identitaires tout en passion et subjectivité.
Une mise en œuvre précipitée peut compromettre l’avenir de tamazight et de ses locuteurs. C’est pourquoi, l’étude exhaustive et détaillée du paysage linguistique est un préalable. Face à l’arabe langue de pouvoir et du pouvoir et au français langue de savoir et de communication nationale et internationale, tamazight a-t-elle des chances de rivaliser ? La réponse se trouve dans les recherches qui existent (ou à venir) réalisées par les linguistiques sur l’état des langues en contact. Un travail rigoureux et sans complaisance permettrait de faire alors le point sur la situation de tamazight et permettrait d’orienter et de prioriser les axes de travail.
Certains sont évidents et nous citons pour l’exemple un certain nombre, notamment la publication de toutes les connaissances portant sur la langue, la lutte contre les apprentis linguistes (souvent encouragés par le pouvoir en place), l’édition de manuels, l’organisation de conférences, l’appel aux médias et services de consultations linguistiques qui sont des moyens puissants de pédagogie sociale pour expliquer les raisons qui président à la nécessité de socialiser la langue amazighe. Le développement de moyens de conscientisation linguistique, la mise en place de forces d’affirmation de tamazight (notamment par le développement de la langue et sa pénétration dans certains domaines prestigieux, lieux de savoir et de sciences…), la modernisation de la langue en créant notamment un centre de terminologie linguistique.
Sans la mise en œuvre, une loi statuant sur le caractère officielle d’une langue reste lettre morte juste bonne pour calmer les ardeurs militantes et pour servir de faire valoir au niveau des instances internationales.

Conclusion :

“Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire”, disait André Laignel. Cette sentence résume à elle seule toute la problématique à laquelle est confronté le monde amazigh.
Malgré les indéniables avancées, l’Algérie continue houleusement à rechercher son identité. L’instabilité est quasi permanente et le tryptique (arabité, islamité, amazighité) consacré par la Constitution n’a pas apaisé les passions et pour cause, tout dans la société exclut le troisième critère. L’administration, l’école, la mosquée, la caserne demeurent les lieux de propagande exclusive de l’arabo-islamisme.
Sur le plan linguistique, le statut de langue nationale n’a pas eu les effets escomptés. Paradoxalement, l’enseignement de la langue amazighe a terriblement régressé et le centralisme étatique n’en a cure. Seule importe la langue de et du pouvoir. Du point de vue culturel tous les regroupements nationaux et internationaux tournent autour de l’arabité et de l’islamité. En dehors de quelques publications et de quelques activités associatives, aucune action n’est encouragée par l’Etat. En fait, il n’y a de constitutionnel qu’une reconnaissance très symbolique qui n’a aucun impact concrètement.
Nous l’avons dit dans le corps de texte que seul le statut de langue officielle permettra de  sauvegarder tamazight en tant que bien culturel universel et lui octroyer toutes ses fonctions, notamment celle ce la communication entre les nationaux et celle de la construction de l’identité collective.

Mouloud Lounaouci
Universitaire



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