Histoire de Kabylie : résistances et élans émancipateurs (*)

« Je peux mourir aujourd’hui être fusillé demain : je sais que j’appartiens à un peuple digne qui est grand et restera grand, je sais qu’il vient de secouer un siècle de sommeil où l’a plongé une injuste défaite, que rien désormais ne saurait l’y replonger, qu’il est prêt à aller de l’avant pour saisir à son tour  ce  flambeau  que  s’arrachent  les  peuples  et  je  sais  qu’il  le  gardera  longtemps. »  (Mouloud Ferraoun, in Journal- janvier 1957).

Cette citation, que d’aucuns qualifient de « prophétique », de l’auteur du Fils du pauvre, dénote, au lendemain de déclanchement de la révolution de Novembre, moins l’héroïsme d’un peuple dépeint dans  un  épisode  épique, que l’abnégation,  la  détermination  toute  humaine,  la  résistance d’une communauté  enracinée  dans  l’Histoire  contre  le  défaitisme et  le  refus  de  sombrer  dans  la simple survivance.  Il  en  est  ainsi,  comme  d’un  destin qui  reste à  écrire,  des  villages  kabyles,  des  âmes écumant le plus souvent les collines et les vallées accrochées au Dujrdjura : un advenir pluriel mais dont l’invariant semble le refus de la fatalité car, pour le kabyle, les épisodes sont toujours à forger et cela dure depuis des millénaires.

Résistance, mère de toutes les bravoures

Aussi  loin  que  plonge  l’œil  de  l’observateur  attentif  dans  le  passé  des  contrées  affligées  par  les guerres, les conquêtes, les rebellions et les drames, l’Histoire de cette terre sainte d’Afrique du nord est  bâtie  de  perles  d’histoires  personnelles  que  traverse,  comme  dans  le  plus  singuliers  des chapelets, un fil d’or trissé de mythes, de légendes, de grandeurs et de bravoures d’hommes et de femmes déterminés, tous, à prendre leur destin en main.
Ces  hommes  et  ces  femmes, qu’ils  s’appellent Adherbal, Gaïa, Juba, Jugurtha, Koceila, Massinissa, Micipsa, Syphax, Sheshonq, Tacfarinas,  Tarik  ibn  Ziad,  Tin  Hinan, Donat,  Apulée, Dyhia, Fadhma N’Soumer,  El  Mokrani,  Cheikh  Ahdadh, Belaïd  Aït  Ali, Cheikh Mohand  Ou  Lhocine , Si  Mohand  Ou Mhand, Mohand Arab Bessaoud, Mohamed Haroun, Mouhand Oulhadj, Boulifa, Maameri, Ferraoun, Arkoun,  Abane,  Krim,  Amirouche,  Salem  Chaker Abdelmalek  Sayad,  Aït  Amrane,  Fadhma  Aït Mansour,   Jean  et Taos  Amrouche,  Lechani,  Issiakhem,  Iguerbouchène,  Ait  Ahmed, Sadi, Aït Menguellet, Matoub, Slimane Azem, Ferhat Imazighen Imoula et tant d’autres braves anonymes ou illustres esprits, ont donné leur âme sinon leur sang, chacun suivant sa voie, pour irriguer les sillons de l’Histoire de la Kabylie et de l’Algérie.

Ces parcours singuliers se nourrissent de valeurs séculaires faites de constance linguistique, adhésion au système tribal, amour immodéré de la montagne nourricière, refus irascible de la domination et sublimation de la patrie. En somme, tous adeptes et fidèles d’une religion dénommée Liberté. Plus récemment, la wilaya III a constitué le terreau de la révolution de Novembre qu’ont écumé tour à tour Krim Belkacem, Amirouche Ait Hamouda et Mohand Oulhadj. Elle fut aussi la région  la plus touchée par la répression coloniale eu égard à la  participation active de  ses populations, bien que frappées par le dénuement et le mépris de l’occupant français.

Cette  mobilisation  citoyenne  a  subi  une répression féroce  faite  de destruction  de  l’agriculture vivrière,  anéantissement  des  villages,  déplacement et  cantonnement  forcé des  populations  et violence répressive. Un étau vite desserré, dans un élan salutaire par la réorganisation/atomisation des unités de l’ALN et le truchement des légions de moussbline qui ont su sauvegarder le lien avec le village.

Aujourd’hui,  des  nuées  de  tombes  et  de  stèles  maintiennent  vivace  le  souvenir  de  ces  milliers  de martyrs,  gravant  leur  nom  dans  le  marbre  des sépultures.  Un édifice  mémoriel  que  se  passent en témoin  les  générations  entre  elles  comme  pour  refuser  la  fatalité  de  tout  sort  funeste  avec  le sacerdoce de ne jamais abdiquer à la domination quelle qu’elle soit.

Ath Idjeur, terre de vaillance et de mémoire

Fort de cette Histoire à relire mille et une fois car chantant la douleur et la fierté d’une Kabylie tout le temps rebelle, le visiteur en pèlerinage vers l’une de ces collines qui refusent tout pacte avec l’oubli et l’amnésie, verra son chemin forcément monter vers les Ath Idjeur. Un chemin qui se raconte par lui-même :

Ainsi, le passé d’Idjeur et son présent se confondent avec ceux du massif d’Akfadou (QG de la wilaya III) à telle enseigne que la forêt semble fixer irrémédiablement un horizon fermé pour les citoyens. Pour  parvenir  à  la  commune  d’Idjeur,  qui  culmine  à  1000  m,  il  faut  parcourir  plus  de  70  km  à l’extrême est du chef-lieu de wilaya de Tizi Ouzou.

La route ne finit pas de sinuer, gravissant lentement, en quittant Azazga, les flancs aplatis d’Ifigha et Bouzeguène,  le  long  du  Chemin  de Wilaya  n°  251.  Une  route  qu’il  faut  quitter,  bientôt,  pour emprunter  un  anonyme  chemin  communal  bordé  de  chétifs  oliviers  et  faméliques  figuiers.  Sur  le bord de la route, avec sérénité, des citoyens vaquent en famille à leurs occupations, la cueillette et le gaulage des  olives. Ici et là, des  ombres animales  paissent une herbe  fraichement secouée par les dards de l’automne. Des voitures sont laissées sur les accotements de la chaussée. La paix règne et le temps est brumeux, le soleil haut et le ciel bleu se sont effacés devant le dru d’épaisses écharpes de nuages. De toutes parts, des feux de bois fumigènes trahissent la présence de gens dans leur champ. Le secret de ce bonheur, qui n’est qu’apparence, est gardé dans les montagnes, sur les contreforts de l’Akfadou,  veillant  sur  les  sept  villages  :  Iguersafene  (chef-lieu  communal),  Mehaga,  Ighraine,  Aït Aïcha, Tifrit, Bouaoune et Ighil Boukiassa.

La  commune  d’Idjeur,  d’une  superficie  de  72  km2,  a  été  créée  en  1984,  en  se  détachant  de  la commune mère de Bouzeguène. Idjeur s’enracine profondément dans le massif d’Akfadou et la forêt occupe les deux tiers de son territoire.

En plein hiver, la psychose de l’enclavement s’installe dans les esprits des villageois. Ici, nul ne sera pris au dépourvu. Les stocks de bois assureront la survie immédiate des villageois, mais pas celle de la forêt qui voit ses chênes tomber les uns après les autres. A quand l’alimentation au réseau de gaz naturel, qui ailleurs a tissé sa toile métallique vers les plus recluse des cités rurales. Mais qu’à cela ne tienne puisque la singularité de la région d’Idjeur est la prise en charge citoyenne des besoins locaux en termes de développement et d’infrastructures de base. Au fils des décennies, les pouvoirs publics se sont contentés de regarder les choses se faire par et pour le citoyen.

Eu égard à son potentiel agricole et forestier, l’avenir de la région est pourtant dans la réalisation de certaines retenues collinaires sur l’oued Akfadou, où la ressource existe à profusion. Le secret des innombrables réalisations réussies par les villageois d’Idjeur réside dans la mobilisation rationnelle  et  optimale  de  l’argent  des  ménages  et  de  la  communauté  émigrée.  Cette  entreprise citoyenne  s’appuie  sur  les  comités  de  village  qui  sont  un  outil  et  un  mode  d’auto-gouvernance séculaire et parfaitement intégré par le villageois. Chaque village a son ‘‘amin », choisi parmi le gotha des sages. Il est secondé par des ‘‘tamen » délégués, chacun par sa fratrie ‘‘adhroum ». Les cotisations locales,  l’essentiel  des  financements,  sont  répartis  entre  chômeurs  et  travailleurs  avec, respectivement, 50 et 100 Da/mois. Alors que la communauté émigrée contribue, pour sa part, avec 50 euros pour les ‘‘rmistes », 100 euros pour les fonctionnaires et 200 euros pour les commerçants. Et les fonds sont collectés trimestriellement.

C’est ainsi que l’alimentation en eau potable est totalement prise en charge par la population au plan financier et suivi technique. Des compteurs sont installés et la ressource est répartie en fonction du débit  des  sources  avec  un  rationnement  entre  avril  et  octobre,  mais  sans  limite  pour  la  saison pluvieuse. Un foyer dispose de 50 à 60 l par personne quotidiennement. Des dispositifs logistiques et humains sont prévus pour cette répartition.

A  présent,  le  défi  est  double  pour  les  braves  d’Idjeur : actionner  et  maintenir  en  mouvement  la mécanique  du  développement  matériel  tout  en  gardant un regard  dans  la  lucarne  historique.  Car désormais, l’esprit saint des dizaines de martyrs de la révolution de Novembre, Iguersafen en compte 99, veille sur cette contrée bercée par les tourments de l’Histoire.

Abdenour BOUHIREB

(*): cet article a fait l’objet d’une publication restreinte dans le numéro spécial de la revue du comité de village d’Iguersafen, en date du 04 décembre 2013.



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