Narcisse, écrivain postscriptum?

Qui du livre ou du miroir est né le premier ? Une question à deux œufs ou à deux poules, pour rester dans l’équité du fil à couper le beurre et de l’argent du beurre.

D’aucuns diraient qu’on s’éloigne de la chose littéraire, car en excès comme en toute chose, tout est dans la mesure !

Reformulons le propos comme on accommode les restes d’un déjeuner à jamais inachevé : L’acte de tout littérateur se confond-t-il avec celui qui consiste à se mirer sur une surface réfléchissante ? Et là, nous tenons notre coupable ! Enfin, juste son portrait rebot dessiné à la main invisible du marché de la critique psychanalytique.

Avant l’invention de la tablette et des liseuses numériques, l’homme, cet esprit qui réfléchit avant d’agir sauf en état de guerre ou des promotions et autres soldes de fin d’année, s’était-il mis à écrire pour s’extasier devant la splendeur de son être telle que la lui renverrait le miroir, sur sa feuille blanche zébrée des pattes de mouches de ses pensées ? Bien entendu, poser la question c’est y répondre à moitié.

Jusque-là, on pensait que seul le cerveau était le cœur de la réflexion. Mais sur le chemin de l’homme en marche vers son avenir (voir chronique précédente) qui se dérobe de sous sa vingtaine d’orteils, la Providence a mis sur cette route circulaire à l’infini un mystérieux artefact qui asperge l’homo-sapiens des effluves grisants de la divinisation. Un bidule fait de transparence tapissée d’argent étincelant.

Du sur-mesure auto-extensible pour d’éventuelles mégalomanies intempestives.

Dans son recueil solaire, intitulé le « Fou – ses paraboles et ses poèmes« , Khalil Gibran nous conte l’histoire du renard qui, obnubilé par le reflet démesuré, encore ce mot, que les rais matinaux lui conféraient et qu’il mesurait à l’allongement de son ombre sur le sol, s’était promis un chameau pour son repas de midi. Mais au zénith de sa journée, et voyant son ombre réduite à des proportions plus humbles, le canidé pas encore apprivoisé s’était vite résolu à la modestie et à n’engloutir qu’une souris.

Si le jeu euclidien de l’ombre et de la lumière s’était ainsi ri d’un pauvre renard qui musardait dans la phosphorescence mystique de notre poète, qu’en est-il de ce Narcisse dont la fin fut écrite dans les abimes du fleuve ? De s’être trop aimé, sa vie s’est raccourcie… et plouf !

Du Narcissisme parlons-en ! A quoi pense l’homme en se rasant le matin, face au miroir prometteur de sa salle de bain ? A son propre destin sur le trône du monde, à sauver nos âmes damnées sous emballage et jamais servies ou aux éléments de langage de son story-telling qu’il servira la main sur le cœur, à des foules en larmes …

Au crépuscule de sa vie, l’idole déchue ou évincée, mais libre de tout engagement, languirait devant le reflet de son visage dans la tisane écumante, penserait au roman autobiographique qu’il se devrait d’écrire. La gloire étant le soleil des morts, selon Balzac, il déciderait de saupoudrer ses mémoires de fiction mytho-manique pour adoucir on ne sait quoi du trépas ou de la lecture.

Mais peut-il en être autrement depuis les premières gravures de la préhistoire, avant l’invention de la censure, de l’autocensure, de l’imprimatur ou des autodafés ?

Examinons le procédé et ne jugeons pas sa morale !

Le fantasme central, comme l’expliquait Rachid Boujedra, rend l’escargot plus entêté et déterminé à défier la nature ou le sort et sortir littéralement de sa coquille si mystérieuse car bâtie autour du nombre de Dieu.

Le besoin irascible de s’écrire et, donc, de se décrire comme pour détricoter son propre destin, avec l’intention (consciente ou inconsciente) de s’exorciser, sera confondu lors de son procès qui s’ouvrirait à chaque colloque ou lors des journées d’études littéraires avec thé et café. On y lirait les romans comme on dissèquerait les cadavres. Sous la lame de la raison rationnalisant l’ineffable et l’immatériel, la vérité jaillirait de sous les textes, des intertextes et des paratextes… et surtout de tous les non-dits extorqués sous la torture du manuscrit en lambeau.

Et pour garder son sérieux, disons que dans ce miroir aux alouettes où on ne sait qui du chasseur ou de la volaille est le vrai prédateur, il y a lieu de l’affirmer en prose comme en rimes : la névrose créatrice, qui consiste à dire et sentir que « l’autre c’est moi », est au service d’un humanisme renouvelé, bâti sur l’altérité et l’empathie et qui prend le risque de s’exposer au regard format 16/9ème.

Et pour parler comme une dissertation littéraire, disons que force est de constater que s’exposer au regard de l’autre est chose grisante pour l’auteur. Ivresse oui mais à quel prix ! Et gare aux lendemains de cuite.

Elle tient d’une volonté (est-ce un besoin déguisé ?) de se gratter le nombril jusqu’à se faire mal au cœur. Car le lecteur, averti par des années d’études ou avachi sur soi dans la moiteur de l’été ou victime d’un ennui existentiel, vaporeux et « spleeneux », fait du roman ce qu’il veut et parfois même pas. Il se laisse pénétrer et posséder par le récit dans une complicité aveugle et sans pareille avec l’écrivain. Sans prendre garde aux chants de sirènes anesthésiants des figures de style et des constructions postscriptum de l’industrie du livre excellemment marquetée. Un « tu t’es vu quand t’as lu » tragicomique mais pas sans conséquence sur le reste de l’histoire.

En ce sens, et en fin limier des discours de toutes veines, n’est-ce pas Umberto Ecco qui commandait en préface d’un de ses chefs-d’œuvre (il en a tellement écrit !) et même avait exigé de bâtir une muraille digne du parcours de combattant, faite des cent premières pages, repoussantes et rébarbatives et les dresser tout-contre le lecteur, ce « consommateur » de romans. Lire autant qu’écrire doit être un acte douloureux et poignant. Y entrer ou en sortir ne doit pas rester impuni.

Si au commencement était le verbe comme l’affirment en litanie les doctes théologiens, à la fin surgira le rire de Dieu, pour parler comme Milan Kundera (voir sa trilogie sur l’art du roman). Pour cet autre limier des grands récits de l’humanité, l’acte d’écrire aurait été presque vain n’était-ce l’intention souvent inassouvie d’arracher à Dieu un sourire, d’avoir voulu créer par le simple mot un espace pour penser l’humain comme seule la littérature sait en édifier.

 

Abdenour BOUHIREB



Histoire en marche, histoire de marche

Ils s’appellent « Tryo » est ils sont quatre. C’est dire qu’il y a de l’espace pour tout le monde chez ce groupe de pop contestataire. Et d’espace – ascendant liberté – ils en parlent parce que, disent-il dans leur subtile chanson « Marcher droit », les humains ont le droit « de marcher droit avec (leurs) travers / de marcher de travers dans (leurs) droits ».

Et depuis la nuit des temps, à quelques heures avant l’aube de notre humanité, ce ne fut qu’une question de marches, bien que chacun suivant sa démarche. Et nous allons le voir…

On y pensant, disons que les premiers grands mouvements de marche de l’humanité, avant l’invention des chaines Youtube ou des envois live sur FB, étaient ceux induits et/ou favorisés par le climat. Oui, si de nos jours on marchait à Amsterdam ou Séoul pour le climat, jadis on le faisait à cause du climat. C’était avant l’avènement de la « chorégraphie de l’absurde, où des denrées anonymes parcourent chaque jour des milliers de kilomètres plutôt que d’être produites à l’endroit de leur consommation », ainsi que l’écrivait le bienfaiteur de la Terre, Pierre Rabhi, dans l’une de ses réflexions, disponibles sur son site éponyme.

Inventeur de la « sobriété heureuse » et concepteur de l’agro-écologie, cet agriculteur penseur (d’aucuns y verrait une contraction de l’homo-sapiens et du chasseur cueilleur) n’a eu de cesse de signifier à l’homme, ce destructeur mandibulaire, que le progrès n’est jamais la croissance et que les aliments, plus que tout autre vivant, souffrent du mal du transport.

Il est même quasi certain, qu’il pleuve ou qu’il neige, que le bipède marchait à tout bout de champs, croyant dur comme fer (surtout à l’âge de pierre !), que l’herbe était plus verte ailleurs, avant l’invention de la cartographie satellitaire.

Et la quête de l’herbe fraiche conduisait le troupeau autant vers des prairies de réglisses qu’à la falaise ou dans la gueule du loup. Elle menait le berger par le bout du nez jusqu’à … son point de départ. Le temps de se rendre compte que le bonheur était auprès de ses moutons, après avoir tout perdu.

Une vérité ésotérique qui a fait faire à Santiago, le personnage principal de l’ »Alchimiste« , un voyage initiatique Espagne – Egypte – Espagne, en compagnie des conseilleurs pas payeurs tel le roi Melchisedec. Comme quoi, le bonheur, le vrai, était et le restera dans le pré.

Avant ces récits mystiques, réexaminons la marche de notre aïeul le téméraire qui, n’ayant pas pu se suffire de l’immensité du continent eurasiatique, encore vierge de tout pullulement civilisationnel, traversa, il y a 20 000 ans, le détroit de Béring. Un petit pas pour la bipédie, mais un grand pas pour l’humanité, aurait-il pu graver, à la pointe de son silex, sur les parois de la banquise.

Une marche non son risque et qui allait étrenner cette terre, l’Amérique berceau et tombeau à la fois des précieuses civilisations sans roues, des bisons et des mustangs indomptés.

Oui, une contre-marche, maritime cette fois-ci, avait conduit le descendant éventuel du Neandertal, à traverser les mers pour échouer sur les rives caribéennes, et semer sur le nouveau monde qui ne l’était pas tant que ça, génocides et pillages sur les sillons d’une évangélisation sonnante et trébuchante. Et la boucle fut bouclée.

Et contredisant la bienveillance du destin à l’égard du débutant comme le prétendait, plus haut, Paulo Coelho, dans son texte initiatique, écoutons Mouloud Mammeri, parler avec poésie et minutie de la mort de ces mêmes civilisations dans son texte en préface de sa pièce « Le Banquet« , « La mort absurde des Aztèques« : « (…) Tout conjurait à cette illustration exemplaire de la mort des civilisations. Ils étaient d’une autre planète: jamais l’idée ne les avaient effleurés que, par-delà la mer, il existât d’autres hommes. Ils étaient tellement différents qu’aucun scrupule ne freinait le désir de les anéantir. Ils habitaient un canton perdu du monde: on pouvait dans l’ombre y perpétrer tous les crimes; on y perpétra le plus grand, qui était de les détruire (…) » Et à l’aube du cinquième soleil, les Aztèques furent.

Parfois, la marche qui consiste à aller de l’avant, se fait fuite et abandon de sa terre et de ses illusions. Une histoire peinte avec art par J-Marie Le Clézio dans son roman « Le désert« .

L’auteur, ici, tisse sa trame de deux fils déroulés par deux échappées que des décennies séparaient mais que le même élan d’exil et de salut peut-être reliait dans un destin commun.

Si les uns refusaient l’avènement d’un ordre nouveau, l’autre quittait le poids des lois anciennes. Voici donc que Nour, enfant des « hommes bleus du désert« , fuyant avec les siens son oasis tombée aux mains de ceux qui apportèrent une autre religion que celle du croissant.

Les Touaregs dans leur marche suivaient leur guide au nom magique et ambivalent, cheikh Ma-el-Aïnine. Bien après ce récit, Le Clézio met en mouvement, dans la même narration épique et spirituelle, la belle Lalla qui, ingénue et déterminée, refusant un mariage qu’on voudrait lui imposer, quittait son Maroc natal pour aller au-delà de la mer… Elle y élira domicile pour souffrir et …

En interrogeant les livres qui savent, pour les érudits, ou tout autre moteur de recherche pour les fans de fastfoods informationnels, l’on s’aperçoit que la marche des peuples se faisait tour à tour conquêtes de colonie le long du Croissant fertile, exodes et drames de l’exil forcé en quête de la Terre promise, prosélytismes effrénés ou feutrés au nom d’un monothéisme affirmé, culturelles et écrites en bleu de Chine sur folio écarlate, contestataires aux relents révolutionnaires, mais toutes à l’assaut d’une histoire en marche qui reste à écrire… ou pas !

Abdenour BOUHIREB    

 



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