La première fois, c’était comment ?

Félicitations ! Vous voilà enfin recruté pour votre premier job. Il était temps et c’est le grand jour. La chemise vous serre, la gorge gratte, les chaussures sont à peine faites pour vos pieds en marche vers votre avenir. Vous avez le vertige. Est-ce dû aux locaux lugubres et hauts en murs style Soviet suprême, au  mauvais choix de la marque de cigarettes, à l’appréhension du changement ou à la rumeur polyphonique de cette grande ville ?

Passé les souhaits de bienvenue et les formalités administratives, on vous conduit vers votre poste de travail. D’un regard timide, vous survolez vos collègues bien établis, au seuil de l’open-space, cherchant dans leurs yeux cernés et muets une étincèle ou un éclat rassurant. Une sorte de « sois le bienvenu », à peine audible mais sincère, voire même prometteur.

Soudain, vos oreilles retentissent de la voix criarde de votre chef de service vous devançant militairement et indiquant votre pupitre. Le sourire marqueté et le parfum onéreusement aux notes de jasmin vous embrouillent en attendant qu’ils vous …

Aussitôt, l’agent du help-desk se pointe, chargé comme un âne de campagne, et installe, en un tour de main, votre nouveau PC avec toute la connectique, les mots de passe, les habilitations, l’ajout au domaine, les restrictions d’accès, etc. En prime, vous recevez un cours d’alphabétisme numérique accéléré. Le technicien, même accroupi et le nez entre les fils sous votre bureau, arrive à vous prendre de haut: « Attendez que le PC soit éteint pour débrancher vos prises en sortant le soir! » Vous lui affirmez sentencieusement avoir compris ses « instructions » dans l’espoir de raccourcir votre calvaire. « Bon courage et merci beaucoup », sans quitter le sourire.

Pas le temps de sortir votre téléphone de la poche de votre veston impeccable et le poser sur la table, le calendrier en ligne vous notifie, par le son et l’image, que vous être « retenu » après la pause déjeuner pour la réunion d’immersion, sous la conduite de votre sup’. « 13h00, salle Sigma. »

D’ici-là, et pour vous aider à vous faire les dents, un courrier aux senteurs de jasmin – encore elle ! – vous demande de réaliser la revue de presse quotidienne sur la base des centres d’intérêt de l’entreprise. Comme aucune pile de journaux ne vous attend sur le bureau, vous comprenez en déchantant que la revue se fera on-line. Qu’à cela ne tienne, en deux trois clics, l’affaire est expédiée.

Immersion dans le brouillard

Perdu dans les vapeurs invisibles de la nouvelle perspective professionnelle, à ruminer le sandwich incertain de midi que même le double café n’a pas pu rendre digest, vous somnolez parmi vos collègues, tous la tête sur l’écran.

Alors, arrive la présidente du club des bleu(e)s, fiches signalétiques et flyers plein les mains que vous suivez aussitôt dans les méandres de l’immeuble vers la salle Sigma.

A l’écoute de l’exposé de votre sup’ sur la boite et ses processus, son marché captif et l’obligation de résultats par l’innovation, vous vous demandez si Wikipédia n’a pas mis en ligne une version audio de son contenu encyclopédique !

Perdu dans le brouillard des lieux communs et les concepts empestant la naphtaline, soudain, vous entendez votre nom et l’on vous demande de prendre la parole !!! Étonné que l’on vous associe à la conduite et la gestion du changement dans le domaine des ERP, un tic résiduel d’une longue période d’inactivité vous fait glisser votre main dans la poche gauche du veston pour y sentir le contact lisse du paquet de cigarettes… Elles sont toujours là, le briquet bleu aussi. …Vous vous rasseyez et balbutiez quelques mots de vous seul intelligibles.

Quittant la chaise pour rejoindre votre chef de service. Face à vos collègues, vous cherchez appui sur le rebord de la table rectangulaire et démesurée. Vous grattouillez le calepin ouvert devant vous et regardez l’assistance. Aucun visage ne vous est familier.

Comment allez-vous vous sortir de ce bizutage 2.0 ? Amener le débat dans votre zone de confort et verrouiller le propos ? Procédé machiavélique mais aux grands maux les grands remèdes.

Sauvé par les notes

Curieusement, et par un heureux hasard, vos notes, prises il y a une semaine lors de l’entretien avec le Big boss, s’affichent sous vos yeux qui fuient ceux des collègues.

Une carte à idées s’ouvre en un large éventail bariolé de mots-clés soulignés au feutre fluo raniment vos souvenirs. La tension baisse, le sang reflue, la voix et le chemin de sortie s’éclaircissent : systèmes d’information, intégration, convergence, changement de paradigme, résistance, nouvelles habitudes, adaptation, efficience, diligence, production, contrôle et sécurisation des données, formation – action, travail collaboratif, proactivité et communication et enfin gouvernance numérique.

On vous applaudit et vous remercie par des signes chaleureux et fraternels. Vous êtes à la fois confus et détendu.

Rejoignant votre chaise, le calme revient dans votre esprit. Vous notez vos impressions et le malstrom de vos états d’âme avec force croquis au stylo noir sur un papier blanc qu’on a disposé devant vous en début de séance. D’autres « bleu(e)s » vous succèdent : contrôle de gestion, développement IT, suivi de projet, etc.

L’heure sonne. La journée inaugurale vient de s’achever. Ce fut votre première fois.

Sous le portique de sécurité, vous exhibez votre badge en sortant. Un badge censé être mis entre les feuilles de votre calepin… Mais, vous vous rendez compte que votre sup’ l’avait pris, par mégarde surement, à la salle Sigma …

Abdenour BOUHIREB



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