Oiseau, quelle est ta langue ?

« Ce qui se pense bien s’énonce bien », apprend-on à la bonne école ! L’accent circonflexe est mis, comme un chapeau par jour printanier, sur deux compétences que l’élève se doit de porter à bras le corps, à ce détail près que la seconde révèle la première comme la fumée devrait révéler le feu.

Ceci permet de déduire que toute proposition mal énoncée a été, à la fécondation, mal pensée. Mais l’apprenant a-t-il, pour autant, mérité un zéro pointé à la marge de sa copie ? Rien n’est moins sûr.

Par quel autre moyen, en dehors du graffiti tagué à la dérobade sur un mur d’un quartier lugubre, l’enfant peut-il énoncer correctement sa pensée lorsque : un, personne ne lui demande jamais son avis, deux, il fréquente une école éthiquement et techniquement sinistrée, dans un pays linguistiquement névrosé, sous un système idéologiquement rétrograde, mesurant la liberté de pensée à la pipette et où les prisons sont devenues les antichambres des réseaux sociaux ?

Ce qui a inspiré ces lignes, c’est un énième projet de réforme de l’école, annoncé à cor (à tort ?) et à cri par le canard (à défaut de canal) officiel, cette semaine. A en juger par la teneur intenable de l’exergue en tête d’article, les choses s’annoncent édifiantes : « Le ministère de l’Education nationale a dévoilé un projet de réforme du système éducatif à travers des assises de diagnostic et d’évaluation pour l’amorce d’un dialogue national inclusif visant à tracer une feuille de route pour une réforme profonde du secteur.« 

Lever le voile sur l’ectoplasme

Mis à part un spécialiste de l’exégèse des langues mortes mais vite enterrées, rares sont ceux capables de saisir ce que n’a pas voulu dire la muse qui a inspiré un tel écrit. D’abord, nous y apprenons que le ministère dévoile, ce qui dénote son intention de mettre un peu de lumière sur un projet qui, comme le vampire, ne doit aucunement faire mumuse avec les photons qui, pourtant, comme toute le monde le sait, ont un poids nul au repos, donc faciles à supporter.

Le projet, ici sans corpus ni mouture comme un ectoplasme sans nom, n’est qu’une intention auto-réalisatrice, relevant ou du sacrilège ou de l’autodéification (ça dépend de quel côté du sabre on se situe), puisque seul le Verbe possède un tel pouvoir.

Le moyen ? Des assises de diagnostic et d’évaluation. Ce qui suppose la mise en place de normes et de standards de portées mondiales dans un pays qui a, jadis, cultivé sous serre le socialisme spécifique.

Cela devrait aboutir à l’ « l’amorce d’un dialogue national inclusif ». Mettons les choses au clair de lune pour ne pas réveiller le comte Dracula : si vous voulez amorcer un dialogue avec quelqu’un c’est en raison de l’absence originelle de tout contact relationnel entre vous deux. Alors, soit le dialogue n’a jamais eu lieu, soit il n’a jamais été national (voir régional ou local), soit il a été exclusif, autant dire sectaire.

Une démarche aboutirait à tracer une feuille de route. Une montagne qui accouche d’une souris. Pourtant, il existe sur le marché, dans le plus petit bureau-tabac et en vente libre sans ordonnance du papier ministre adéquat pour ce type de projet, des tables traçantes ou imprimantes plotters très bon marché et, même, du papier millimétré d’excellente facture. Pourquoi alors tant de fatras pour tracer une feuille de route, à moins que celle-ci ne mène au nirvana, rien ne justifie pareille débauche d’énergie.

Vite, appelez le dico !

Le fin mot de l’histoire, c’est une réforme profonde du secteur. Passons sur la réforme profonde qui, diplomatiquement, annonce un toilettage onéreux mais superficiel de type pompes funèbres sur macchabé fortuné, et attardons-nous sur le mot « secteur ». Là, nous levons un lièvre de la taille d’un kangourou éléphantesque.

Interrogeons, dardar, le dictionnaire numérique Le Littré : « Terme de géométrie. La surface du cercle comprise entre un arc et les deux rayons menés aux extrémités de l’arc. (…) »

Ce qui, en décodé, signifie une portion de formage ou de tarte à même de sauver de son inanition notre pauvre souris née un peu plus haut.

Il ne s’agit, donc, que de passer l’essuie-tout sur le secteur dans sa dimension administrative, autant dire une vision réductrice ciblant le ministère, au sens des sciences administratives, au lieu de s’attaquer à l’institution au sens de l’anthropologie. Si « la carte n’est pas le territoire », le secteur ne serait pas l’école.

Pour résumer, disons qu’en application des préceptes apocryphes de la téléologie (qui n’est pas l’art de la télévision !), il a été, jusque-là, question de courir sur une jambe quatre lièvres à la fois, comme mettre autant de poupées russes l’une dans l’autre dans un ordre inversé à la longueur de leurs jupes écossaises. Le ministère vise par son projet :

-      la réforme du système éducatif (intention politique/stratégique louable) ;

-      des assises de diagnostic et d’évaluation (actes réalisés sur sa chaise consistant à critiquer la proposition du voisin et où pour avoir raison il faut crier le plus fort) ;

-      l’amorce d’un dialogue national inclusif (une bouteille de vin à la mer, sans message ni bouchon – noyade assurée) ;

-      tracer une feuille de route (exercice d’écolier entre deux leçons de grammaire et où la seule règle est celle de son camarade de table) ;

-      une réforme profonde du secteur (action à périmètre restreint, à visée verticale et à effort horizontal). »

Langues d’oiseaux à volonté 

Pour conclure, disons que lorsque les bonnes intentions, et même les meilleures à priori, usent d’un langage aussi ésotérique, seul compréhensible des habitués de l’entre-soi, le profane n’y pipe mot. Ce conciliabule annoncé, qui tramerait les plus improbables issues à l’école, dans le dos du citoyen (et non derrière), à son insu et souvent au grand dam de sa progéniture, annonce un somptueux surplace régressif pour la nation.

Nous venons de subir un hermétisme insondable et impénétrable qui situe la communication (cet art de dissimuler ses pensées) sur une strate supérieure et inaccessible pour le commun des mortels : « ce qui se pense bien ne doit jamais être clairement énoncé. » D’aucuns évoqueraient la langue des oiseaux, nous parlons du viol symbolique de l’esprit humain.

Pour ne pas vous laisser sur votre faim, Bururu qui, comme tout le monde le sait, est un oiseau nocturne propose un exemple Level 01 pour matérialiser la subtilité dont il est question: Dites à votre voisin que vous avez dans votre jardin « une plante vertigineuse ». S’il n’est pas aveugle, il comprendrait tout sauf une chose : vous avez une plante ayant une tige verte si haute qu’elle donne le vertige à tout regard qui voudrait en saisir le faîte.

Exercice d’application : interprétez dans la langue d’un oiseau de votre choix, y compris ceux de la basse cours qui recourent bassement à tous les noms d’oiseaux pour s’apostropher les uns les autres, la phrase suivante : « Je rêve de bâtir un pont suspendu entre deux nuages.»

Abdenour BOUHIREB



Laisser un commentaire

Le parloir de l'Impératrice |
mandarines |
actionsplessisbouchard |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | KOI DE 9 ?
| CGT ICTAM de l'OPH 93
| lephotovoltaique