Taieb Ferradji : transcrire pour mieux transmettre la culture

Le réseau citoyen de franco-berbères a réalisé une interview avec l’ethnopsychiatre Taieb Ferradji, à l’occasion de la publication par celui-ci de son dernier ouvrage : «ces exils que je soigne ». « Plus modestement, je souhaite, à travers cet ouvrage, donner un message d’espoir pour toutes celles et ceux qui sont dans la détresse et les difficultés et leur dire que, quel que soit le lieu d’où nous venons, nous pouvons arriver quelque part si nous savons nous appuyer sur notre héritage et concevoir notre avenir dans une logique de métissage », explique ce praticien forcé à l'exile dans les années 1990 par le chaos insurrectionnel vécu par l'Algérie.

Voici un extrait de cet entretien que vous pouvez lire en intégralité ici.

Pour mieux vous connaitre, parler nous de vous et de votre parcours ?

Je suis né à Ath Argane, magnifique village perché à plus de mille mètre d’altitude où on à l’impression d’être plus près du ciel et celle d’être capable de toucher les étoiles les soirs d’été tellement elles paraissent proches !

C’est aussi un village qui, dans le contexte des années post indépendance, était coupé de tout. Il n y avait pas de route carrossable, pas d’électricité, pas d’école et pas le moindre signe de civilisation ou de modernité. Les gens y vivaient un peu en vase clos depuis des générations mais savaient que pour survivre il fallait en sortir. C’est pour ça que les villageois d’Ath Argane ont connu, très tôt, l’immigration.

Les rares enfants scolarisés étaient ceux qui avaient de la famille aux Ouadhias ou à Bouira où il y a une forte communauté originaire d’Ath Argane. Moi, mes parents ont décidé que je devais être scolarisé mais que je devais rester auprès d’eux. C’est ainsi que je suis scolarisé au début des années soixante dix à Agouni Gueghrane. On était deux enfants à faire tous les jours l’aller-retour sur une distance d’environ neuf kilomètres matins et soir et un dénivelé de plusieurs centaines de mètres, Agouni Gueghrane étant, comme vous le savez, beaucoup plus bas.

A l’origine, il s’agissait juste de savoir lire et écrire mais la magie a opéré d’emblée et je prends goût à l’école. Après l’école primaire, c’est le collège aux Ouadhias où je suis interne, ne revenant au village que les week-ends et pendants les vacances. Puis, c’est le lycée à Draâ El Mizan et, enfin, l’université de médecine à Tizi-Ouzou et de psychiatrie à Alger. La tourmente que connait l’Algérie au début des années quatre vingt dix va précipiter un projet de formation à l’étranger et le transformer en migration définitive. En France, les diplômes algériens n’étant pas reconnu, c’est à nouveau la faculté de médecine pendant plusieurs années pour refaire mes études.

De quoi traite votre ouvrage “ces exils que je soigne” ?

Il traite à la fois des questions de migration et de transmission. C’est, avant tout, un hommage à mes parents et à tous les miens. Écrire, n’est ce pas la plus merveilleuse façon de redonner vie et parole à ceux que nous aimons et qui comptent pour nous ? Plus modestement, je souhaite, à travers cet ouvrage, donner un message d’espoir pour toutes celles et ceux qui sont dans la détresse et les difficultés et leur dire que, quel que soit le lieu d’où nous venons, nous pouvons arriver quelque part si nous savons nous appuyer sur notre héritage et concevoir notre avenir dans une logique de métissage. Dans ce contexte, se lancer dans l’écriture est d’abord la réalisation d’un projet et aussi le fruit d’une rencontre. Si la culture kabyle est essentiellement d’expression orale, il nous appartient de la rendre scripturaire afin de mieux la transmettre et de mieux la faire connaitre des non kabyles.

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Hervé Sanson au CBF: “Jean Amrouche est une figure importante des littératures maghrébines de langue française, un précurseur”

 

Le réseau citoyen des associations franco-berbères CBF, vient de réaliser un entretien avec le chercheur Hervé Sanson. Celui-ci est « chercheur sur les littératures maghrébines francophones et berbères, il a participé à la rédaction de la revue Awal, fondée en 1985 par Mouloud Mammeri et Tassadit Yacine, avec le soutien de Pierre Bourdieu », lit-on dans l’exergue de cette interview dont le texte intégral est à lire ici.

Extraits :

CBF : Parlez-nous de votre parcours.

H. S.: J’ai commencé ma carrière de chercheur sur les littératures maghrébines francophones, et berbères de façon plus ponctuelle et spécifique, en 1996 par la soutenance d’un master 1 sur l’œuvre d’Assia Djebar. Je soutins ensuite un master 2 sur l’œuvre du poète algérien Jean Sénac, puis je rédigeai une thèse de doctorat sur l’œuvre de Mohammed Dib. Parallèlement, je m’intéressai aux œuvres d’auteurs de culture berbère, tels Mohammed Khaïr-Eddine, les Amrouche, Mouloud Feraoun ou encore Mouloud Mammeri. Outre l’enseignement dans le secondaire et mon activité de chercheur, je suis actuellement chargé de cours à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et propose un séminaire sur la problématique suivante : « La littérature algérienne de langue française : “Peut-on se tuer à aimer dans cette langue ?”. Littératures postcoloniales, rapports de genres et interactions linguistiques ». Je suis membre, en outre, du Centre en Études féminines et de Genres de Paris-III, associé à l’équipe de recherches « Écritures de la modernité ».


CBF : Pourquoi avez-vous rendu hommage à Jean Amrouche par son Journal 1928-1962 ?

H. S. : Jean Amrouche est une figure importante des littératures maghrébines de langue française, un précurseur. C’est aussi un symbole de l’Algérie plurielle, plurilinguistique, multireligieuse, qui aurait pu voir le jour en 1962 mais qui a sombré. En ce sens, son identité complexe et minoritaire est l’exemple d’un parcours intellectuel brillant mais qui ne va pas sans déchirements. De nombreux Algériens peuvent aujourd’hui se reconnaître dans cet itinéraire, y compris les « beurs » actuels. Le Journal rend très bien compte de ces difficultés d’inscription et de reconnaissance dans le champ intellectuel français de l’époque, mais aussi de la position marginale qu’Amrouche devait fatalement conserver jusqu’à la fin de sa vie.

(…)

CBF : Quelle est votre analyse du marché du livre berbère aujourd’hui en France et ailleurs ? Et comment voyez-vous son avenir ?

F. S.: Des maisons d’édition voient le jour ; des manifestations diverses sur la culture berbère sont organisées en France, un travail associatif s’est mis en place qui permet de donner une visibilité au livre berbère ; les salons du livre berbère attirent toujours de nombreux visiteurs. Tout cela est donc très positif. Hélas ! La crise, phénomène mondial, qui frappe tout un chacun doit y être pour quelque chose : les Berbères achètent moins de livres qu’il y a dix ou quinze ans. Je ne connais pas vraiment l’état du marché du livre berbère en Algérie ou dans d’autres pays. Je pense qu’avec l’émergence de maisons d’édition, le marché du livre berbère a de beaux jours devant lui, en France et certainement en Algérie, et devrait se consolider dans les prochaines années, car les Berbères de France, notamment, ont besoin d’assumer leurs origines en toute objectivité et sérénité.